13/10/2007

La sourde force de "Fracas"

  
L’œuvre de Pascale Kramer est comme une eau-forte, une sculpture délicate dans l’épaisseur infinitésimale du papier… jusqu’à ce que tout explose. Ainsi de ce nouveau Fracas. Le drame, on le devine, on le redoute dès le début - à peine apprend-t-on que Valérie doit rejoindre ses parents, un couple de Français installés en Californie. Rapport à ce gros rocher qui, suite aux éboulements ayant dévasté la région, menace d’écraser le jardin.


Sur place, Valérie est fatiguée d’avance au spectacle de ce chaos déprimant. Or, sa mère n’a pas vraiment besoin d’aide. Ses mots comme ses gestes, elle les réserve aux choses utiles, à remettre en ordre la maison inondée, de même que la piscine souillée. Quant à son père, il a d’autres urgences : comme celle de rejoindre à l’hôpital la jeune fille qui garde les enfants de son fils. Elle vient d’avoir un accident. Que se cache-t-il derrière l’empressement paternel ? Pourquoi s’est-elle jetée sous une voiture ?

Comme dans « Onze ans plus tard », le drame s’annonce dans les gestes et les paroles quotidiens, autant de refus muets aux questions que voudrait poser Valérie. L’angoisse monte. Le rocher risque de s’écraser sur la maison, douce métaphore à côté de la menace d’éclatement familial.

Servi par une écriture ciselée et riche, ce Fracas-là risque bien de faire du bruit. Bien plus que l’art du suspense, Pascale Kramer a celui de la langue. Son style sec, précis, tendu, sonne comme des pierres de silex frottées l’un contre l’autre. A force, surgit l’étincelle éblouissante.


Serge Bimpage


Fracas, par Pascale Kramer. Editions Mercure de France. 158 pages.
 

25/09/2007

Au secours (de) l'édition romande!

La fin de l’édition romande est-elle pour bientôt?

Il est un événement littéraire qui touche en plein cœur au destin même de l’édition romande: la sortie de l’ouvrage (provisoirement épuisé) Beau comme un vol de canards. On le doit à la plume du Veveysan Michel Moret, directeur des Editions de L’Aire. Sous-titré Cent jours de la vie d’un éditeur, ce journal débute le 9 octobre 2006 pour s’achever le 19 janvier 2007. Il donne à entrevoir, sans le dire, avec une rare poésie, comme notre pays assassine l’édition suisse.

Moret se garde de tout procès. Ce cœur généreux, ancien libraire au physique de Depardieu, dont la force tranquille est parvenue à publier plus d’un millier de livres en quarante ans d’activité, ne fait nullement dans la lamentation. «Vite, avant de mourir, on fait des bêtises, moi j’ai fait celle-ci: écrire un petit livre qui relaterait la vie quotidienne d’un éditeur romand. »

Ce n’est qu’en filigranes de ce journal sensible que Moret aborde ses soucis d’éditeur. Ici, il s’interroge sur l’insuccès de tel ou tel livre; là, il espère un brillant avenir pour tel auteur. Pas une once de triomphalisme ni de défaitisme. Une parole ferme et authentique. A peine si, au détour d’un paragraphe, il confie:

«Pas facile de me trouver un successeur car les jeunes éléments qui ont les capacités n’ont pas d’argent. Et aujourd’hui, les banques se battent pour gérer des fortunes, mais refusent d’accorder un crédit à un jeune entrepreneur…» Qu’on ne s’y trompe pas: l’air de ne pas y toucher, Moret aborde la question urgente du destin des éditeurs — et donc du livre — en notre contrée. Qu’en sera-t-il de l’édition romande dans dix ou quinze ans?, s’interrogeait opportunément le critique et écrivain Jean-Louis Kuffer. Qui prendra la relève à la direction de L’Age d’Homme, dont Vladimir Dimitrijevic, type du fondateur peinant à passer le relais, a largement franchi le cap de la septantaine; et Marlyse Pietri (Zoé) ou Michel Moret (L’Aire), sexagénaires, trouveront-ils des successeurs? Seul un prophète pourrait répondre.

Car il n’est pas inutile de rappeler qu’en Suisse romande plus de quarante librairies ont fermé leurs portes depuis 2001! Que le chiffre d’affaires de la librairie entre 1996 et 2004 a baissé de 19% dans notre pays. En un mot, l’éditeur romand a perdu une cinquantaine de voies possibles pour rendre ses livres accessibles au public. Pour s’en sortir, il devra diminuer ses tirages, donc ses marges qui n’ont jamais été folichonnes; les réduire encore met en question sa survie. Au total, le nombre de maisons d’édition suisse a reculé de 15% rien qu’entre 2001 et 2005; cela non pas en raison de manque de lecteurs mais pour mais pour de seules questions économiques.

Alors, Messieurs les politiciens, même si cela n’est pas rentable électoralement, de grâce, prenez conscience qu’une politique active du livre (actuellement inexistante) et une aide à l’édition (en constante diminution) est indispensable! Faute de quoi, l’édition littéraire romande crèvera.

Ce qui est un comble dans l’un des pays les plus riches du monde.

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24/08/2007

La beauté trop classique du Palais Garnier

 

Le scénario est original et émouvant. Un jeune garçon, à qui son père fait découvrir les merveilles du Palais Garnier à Paris, tombe amoureux éperdu d’un petit rat de l’Ecole de danse. Or, la jeune danseuse meurt dans un accident de voiture. Commence pour lui un singulier apprentissage de deuil fondé sur une chimère, si douloureux qu’il trouvera un moyen non moins chimérique de la retrouver par-delà la mort : il la fera revivre par le biais de la rencontre de sa meilleure amie… On ne racontera pas ici la fin rebondissante.
Beau sujet que ce roman, quelque peu mal titré, Ma seule étoile est morte. Il cumule des intérêts variés, allant de la découverte du Palais Garnier et de ses coulisses à l’initiation à la culture et à l’amour de notre héros. Il ajoute encore celui d’une plongée dans l’univers adolescent et dans une famille contemporaine en proie aux joies et vicissitudes d’en être une en ce début de siècle.
Ecrit au scalpel, avec cette force analytique et philosophique propre à Etienne Barilier, le récit tient le lecteur en haleine en dépit de sa longueur. Or, il y parvient moins en raison de son intellectualisme quelque peu fastidieux que de son suspense. C’est le travers de l’ouvrage : au lieu d’être vécues, les pensées sont écrites. « A sa mère, il garde du respect, notamment parce qu’elle comprend les arcanes de l’informatique. Papa, c’est différent. Philippe sent que son fils aîné commence de le tenir pour un parasite hâbleur, ou peu s’en faut. Et lui-même a trop œuvré à dénigrer sa propre discipline. Comment pourrait-il demander à Julien de la respecter ? »
Trop étiré, explicité, illustré, le développement laisse peu de respiration à force de détails entre lesquels l’imagination du lecteur peine à s’immiscer. A telle enseigne que la dérision visant cette famille conventionnelle, servie par une écriture classique et par trop appliquée, finit par se retourner contre elle-même.

Serge Bimpage
Ma seule étoile est morte, par Etienne Barilier. Editions Campiche.

10/08/2007

Le festival de Carthage : entre culture magrébine et productions multi ethniques.

Pour les ignorants comme pour les inconditionnels de la culture magrébine, le Festival de Carthage vaut assurément le détour ! Rôdé depuis 43 ans, ce rendez-vous annuel plonge ses racines au cœur de l’histoire la plus ancienne comme la plus récente de la culture tunisienne.
Sur le site archéologique, à deux pas du palais présidentiel, dominant la baie somptueuse de Tunis, le Festival ouvre les feux le 14 juillet pour se terminer le 16 août. Le jour de l’ouverture, pas moins de 200 artistes, poètes et chanteurs se succédaient dans un spectacle de trois heures. Le tout devant une dizaine de milliers de spectateurs répartis sur les gradins de l’amphithéâtre romain, entonnant et dansant ces airs malouf avec la même ferveur que les Italiens l’opéra.
Chaque soir, ces mêmes gradins ne désemplissent pas. Un succès qui tient tout entier dans la qualité de sa programmation. Des chanteurs très « racines » tels que Riad Fehri, talentueux compositeur et joueur de luth tunisien, Amel Maher, jeune égyptienne considérée comme la nouvelle Om Kalthoum ou l’émirati Houcine El Jesmi alternent avec bonheur avec des artistes ou des formations africaines telles que que l’ivoirienne Dobet Gnabhoré, chanteuse, danseuse et percussionniste, le Rénégade Steel Orchestra (17 musiciens) tapant des rythmes hallucinants sur des bidons de pétrole, voire néo occidentales comme le groupe latino-jazz Ozomatli de Los Angeles (10 musiciens d’origine ethnique différente).
A la tête du Festival depuis 1977, Raja Farhat a su faire évoluer ce dernier dans plusieurs lieux de la ville, donnant une impulsion artistique sans précédent à Tunis. C’est d’ailleurs à lui que le gouvernement a confié la direction du futur « Beaubourg de Tunis », le plus grand complexe de production et d’animation culturelle du pays qui ouvrira ses portes en 2009. Ce sera le troisième lieu culturel d’envergure dans le monde arabe, après l’opéra du Caire et celui de Damas.

Serge Bimpage

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17/07/2007

La lumineuse poésie d’Alexandre Voisard

Il est des œuvres lumineuses, si sincères et poétiques qu’elles vous portent plus que vous ne l’auriez espéré. Phénomène rare. Qui explique, avec l’opiniâtreté qu’on lui connaît, le désir de l’éditeur Bernard Campiche de rééditer celle d’Alexandre Voisard.
L’Intégrale 5 en poche du grand écrivain (poète de la révolution jurassienne, personnalité influente de Pro Helvetia, Prix Schiller et membre de l’Académie européenne de poésie) comprend de la prose et des récits. Réunie en deux tomes et superbement mise en page, elle constitue un kaléidoscope éclatant de son génie.
Louve ouvre cette somme. Un récit initiatique, où se rejoignent poésie, fiction et réalisme fantastique pour composer, comme l’annonce André Wyss qui a préparé l’édition, « l’allégorie de l’homme mûr qui s’interroge sur soi ». Le personnage central se promène en montagne. Il entre au hasard dans la maison d’un hameau. Une femme est là, qui se révèle à la fois fille-femme, femme-mère, sœur-maîtresse, femme-paysage, femme-terre… Objet de désir, certes, mais loin de la banale sauvageonne : elle constituera le miroir du présent comme du passé de l’homme dans son errance.
L’initiation – éternel conflit entre désir et réalité - et la sagesse sur laquelle elle voudrait déboucher, est un thème récurent chez Voisard. Celle de Raton, jeune héros de L’année des treize lunes, embrasse aussi bien l’éveil à la sexualité, au groupe social et au côtoiement déroutant de la vieillesse. Celle encore de la future veuve de L’Adieu aux abeilles évoque frontalement la préparation à la mort de l’être aimé…
On chemine avec les personnages de Voisard comme avec un ami qu’on n’a pas revu depuis longtemps ; on le redécouvre, on l’observe en coin, on compare sa vie à la sienne. Non sans une touche d’amertume : ces personnages se croisent mais peinent à communiquer ; ils sont articulés par une poésie « tendre et cruelle, sourde et aiguë » (Wyss), d’où surgit la vraie vérité, sans fard ni détour. Et l’on se dit, comme si on l’avait oublié, Dieu que la vie est belle !

Serge Bimpage
Prose I, Récits,  par Alexandre Voisard. L’Intégrale 5, campoche. Bernard Campiche Editeur. Deux tomes.

13/07/2007

La beauté du reste de nos dix-huit ans

 

Il est des livres qui attendent sagement leur heure sur votre table de nuit, patientant que leur propriétaire en ait fini de ses petites affaires. C’est le cas de L’année où j’ai appris l’anglais de Jean-François Duval, paru voici quelques mois Je l’ai ouvert, lu les premières lignes « Un an avant qu’Armstrong n’aille sur la lune, j’ai failli mourir… » et l’ai dégusté d’un trait.
On sait dès les premières pages que le héros Chris, dix-huit ans, a échappé à un accident de voiture. L’intérêt qui s’ouvre alors, pour lui comme pour le lecteur, n’est autre qu’une existence envisagée sous un jour neuf, lucide et émerveillé. Tandis qu’en France clament les émeutes de 1968, le jeune homme découvre l’Angleterre, sa langue et la musique rock qui ponctue le récit telle une bande-son.
La révolution de Chris est celle, rock and roll, des amitiés et des amours fondateurs. A Cambridge, il croise Mike, guitariste et compositeur hors pair de protest songs, Barbara à l’âme acérée et enjôleuse, Simon le collectionneur de voitures anciennes, Suliman  en provenance du désert d’Arabie saoudite et Maybelene qui essaie timidement sa séduction sur Chris. Autant de personnages attachants, le temps d’un séjour linguistique, tous sens éveillés au vent nouveau des Beatles, Stone, Cream et autres folk blues, fréquentant les salles de cinéma, les bals pop et découvrant les premiers émois amoureux le long des rivières.
A mi chemin entre l’autobiographie et la fiction, le récit conduit d’une plume sobre et délicate, impose une petite musique nostalgique qui fait contre-point au chahut rock : celle, exaltée et mélancolique de cet âge adolescent où se cherche l’amour et l’existence. Derrière l’apparente légèreté des tribulations des personnages se joue le drame du passage à l’âge adulte et son cortège de désillusions et de séparations.
Plus tard, retrouvant son amour d’été Maybelene, Chris réalise sa douleur : « Je suis allé la voir dans son pays tout un week-end pour lui prouver que rien n’avait changé, qu’on était toujours Maybelene et Chris. Mais nous ne l’étions plus. Nous avons essayé d’en rire… Mais l’instant d’après, elle était en pleurs. » Par la magie de son évocation, touchant à l’universel, L’année où j’ai appris l’anglais résonne longtemps après l’avoir refermé. Il est de ces ouvrages qu’on n’abandonne pas au fond de sa bibliothèque.

 

L’année où j’ai appris l’anglais, par Jean-François Duval. Editions Ramsay, 265 pages.

 

12/07/2007

Renaître à l’enfant mort


Bien des signes avant-coureurs s’étaient manifestés, annonciateurs du drame. Depuis quatre ans que le couple habitait la maison, cette dernière n’avait jamais accueilli d’oiseaux. Et voilà qu’au moment même où L*** tombe enceinte, s’installent ces rouges-queues sur l’encoignure de la fenêtre. Quelque temps plus tard, ils sont morts et les œufs brisés.  Et puis, cette discussion du narrateur avec ses collègues, portant sur Montaigne et sa singulière froideur devant la mort d’une de ses filles. Et d’autres…
Au plan médical, les premiers symptômes sont apparus une nuit  d’été. L*** se sent mal, les pertes ne sont pas normales, elle ne parvient pas à dormir. Le couple se précipite à la maternité, laquelle devient le théâtre de l’horreur. L’enfant ne naîtra pas normal. L’acharnement des médecins n’y pourra rien. En quelques jours de douloureux espoir, la vie du couple bascule devant l’enfant sans vie. Vers quoi ? Toute la question est là. Comme le note Pierre Béguin : « Comment peut-on, et surtout qui peut-on renaître de la mort de son enfant ? »
Avec une analyse, un détachement feint qui évite habilement que ce récit ne bascule dans le pathos, le narrateur revient sur les circonstances de l’inacceptable et en décortique les plis et les replis de manière haletante. Pour envisager en connaissance de cause, pourrait-on dire, à la manière d’une reconstitution judiciaire les éléments d’espoir qui permettront au couple de survivre. Dépassée la révolte contre les médecins, puis celle contre soi, puis celle contre L*** qui finit par se claustrer dans un repli sur soi dont le narrateur comprendra toute l’authenticité instinctive du deuil, enfin peut-on se tourner vers la question de la vie.
Si « Jonathan 2002 » parvient à sortir des ornières du récit de vie pour toucher au littéraire, c’est tout autant grâce à l’interrogation de l’écriture. Où l’auteur constate que tout le drame était déjà contenu en germes dans sa précédente fiction « Terre de personne ». « C’est peut-être cela aussi, l’écriture, le langage muet des choses à venir. » Si la langue est une patrie, l’écriture est une renaissance. Pierre béguin le démontre avec conviction.

Serge Bimpage

Jonathan 2002. Par Pierre Béguin. 115 pages, éditions de L’Aire.

11/07/2007

La guerre comme si vous y étiez

Ce petit livre est à conseiller à tous ceux qui, de Suisse, ont connu la guerre. Et à tous ceux qui ne l’ont pas connue. L’histoire qu’il raconte non seulement part de ce chemin Venel à Genève, mais s’y enferme également. Manière de dire que les turpitudes de la guerre éclaboussent tout autant ses protagonistes que ceux qui en étaient en marge – les Suisses par exemple.
Le destin de Nelly Aubry est à cet égard exemplaire. Devenue diva, ses premiers récitals furent donnés au Jardin Anglais. Avec Marcelle, pianiste aussi talentueuse qu’excessive, passionnée et occasionnellement mariée à un médecin bulgare, se noue une belle complicité au travers d’irrésistibles tournées dans l’Allemagne brune des années trente et dans les villes baroques slaves.
Or, la fatalité conduit Nelly Aubry et sa pianiste à Budapest : là, elles sont arrêtées par la Gestapo avant de rejoindre le camp de Rechlin. Durant des semaines elles connaissent la terreur et la privation. Elles ne devront leur salut qu’à l’amour du mélomane commandant Werner Richter pour Schubert…
Ecrite par la fille de la diva, cette histoire sonne d’une irrésistible justesse : celle de ce qui fut en effet, sans détours ni pathos, d’une plume simple comme la vérité, d’une tendresse contenue à vous arracher par moments les larmes.

Serge Bimpage

Chemin Venel, par Martine Chevalier. 293 pages, éditions de L’Aire.

05/07/2007

Une critique féroce de l’Angleterre contemporaine

Une critique féroce de l’Angleterre contemporaine

Méfions-nous des images ! Tel pourrait être le sous-titre du dernier roman de l’écrivain anglais Martin Amis, Chien Jaune. Dans cette Angleterre désespérément contemporaine, les personnages ont tous un lien particulièrement étroit avec le monde virtuel. L’acteur reconverti écrivain Xan Meo, le journaliste Clint Smoker tout comme Henri IX, roi fantoche d’un pays où règne le papier glacé des magazines : tous se trouvent englués dans ce que Guy Debord nommait jadis la « société du spectacle ».
Autant dire que rien n’est réel – ou plus précisément, tangible – dans ce roman. Non que l’intrigue comme l’évolution des protagonistes ne soient crédibles : tout au contraire, Martin Amis excelle dans l’art de donner une profondeur à ses caractères comme à son scénario. Simplement, et tout est là, tout se passe comme si le sol (points de repère, sens, valeurs sur lesquels se fondent une existence) se dérobait systématiquement sous les pas des protagonistes.
Conséquence de cet effondrement, l’accélération de la violence, l’infantilisation, les dérèglements sexuels constituent les signes d’une société régressive. Victime d’une agression, le bon père de famille Meo souffre d’un traumatisme crânien et se transforme en épave dangereuse ; jubilant à la perspective de flouer ses lecteurs pour augmenter l’audimat, Smoker souffre d’un complexe d’infériorité sexuelle ; quant à Henri IX, il est victime d’une mélancolie et d’une apathie telles que ses sujets s’en alarment. 
Tristes sires, il est vrai. Reliés par des liens qui ne le sont pas moins. Mais combien attachants. Ici réside le talent de Martin Amis : loin de juger ses personnages, il les accompagne d’une peinture visant à dénoncer les travers d’une société désespérée. Chez Albion, certes, tout ne semble être que chagrin, frustration, peur, ennui et abandon. Tout ne semble tout court, tant l’obsession insoutenablement légère de la visibilité et du lucre ont manifestement remplacé l’effort de la simplicité d’exister. Il n’empêche que l’humour (chassez le naturel anglais) a la partie belle dans ce Chien Jaune qui fourmille d’inventivité et d’audace. Certains échanges SMS sont hilarants. Le contraste entre jargon de banlieue et de cour, désopilant. Un roman, au final, qu’on aime ou qu’on déteste, à l’image de Xan Meo : « Son état lui faisait penser au vingt et unième siècle : quelque chose dont on aurait voulu s’éveiller – pour en sortir. A présent, c’était un rêve dans un rêve. Et les deux rêves étaient de mauvais rêves. »
Serge Bimpage

Chien Jaune, par Martin Amis, 500 pages. Traduction de Catherine Goffaux. Editions Gallimard.

03/07/2007

Le souffle de Ramuz et l’urbanité de Safonoff

 

"Autour de ma mère" est un bonheur. Il porte malicieusement son titre. Le quotidien de la narratrice se trame inéluctablement autour du personnage de Léonie, vieille femme qui ne cesse de débouler au moment où son écrivaine de fille s’y attend le moins, si possible en plein milieu d’une phrase, pour lui lire un article de journal, lui parler de sa télévision ou de sa santé. Omniprésente, attachante, pas vraiment envahissante - mais obsédante comme peut l’être une mère aimée et fragile, même si la pudeur ou autre chose empêche de la nommer jamais « maman ».

 

Au fil des pages, ce quotidien maternellement pollué devient insensiblement le matériau même du livre. De satellite, cet autour à quoi semblait réduite la narratrice finit par occuper la place centrale. Sans se départir d’une humilité confondante (elle avoue ne plus faire l’amour, explique comment elle a abandonné plusieurs scénarios de livres, souffre d’avoir été quittée), celle qui parle et qui écrit tend la main à son lecteur pour le guider vers son intimité.

Et c’est un délice que de la suivre sur son vélo dans les rues de Genève, pneus bien gonflés se rendre au cinéma, à son cours de grec, se précipiter au secours de sa mère, retourner son jardin, faire le geste d’écrire ne serait-ce que pour ne pas le perdre, manger, lire, seule dans sa cuisine. « Vivre seule. L’émotion survient vite et pour presque rien. C’est un privilège. » Douter, espérer, vivre enfin. A mi chemin de la chronique et du carnet de bord, suite d’anecdotes et d’associations d’idées, "Autour de ma mère" contient un souffle poétique rare.

Vicissitudes et perspective de vieillir (« Un inconnu m’aide à charger mes sacs de terreau dans la voiture : attention à votre dos, on n’en a qu’un ! Et se sentir encore une femme. A moins que l’homme n’ait aidé qu’une vieille femme »), béances métaphysiques (« D’un côté le mot horreur, seul et nu, de l’autre le petit babil. Une épouvante se tapit au fond du babil qui ne la cache pas »), voici le petits vertiges de Catherine Safonoff. Ce livre, d’une remarquable richesse et d’inventivité de langue, tient de Ramuz, l’urbanité en plus. Un grand livre.

Autour de ma mère, par Catherine Safonoff. 265 pages, éditions Zoé.

Après avoir publié cette critique dans "Scènes Magazine" et "La vie protestante", j'ai constaté que Catherine Safonoff a rafflé plein de prix. Amplement mérités!