27/01/2011

ça va chauffer le 7 février!

Du nouveau à la Compagnie des Mots ! Pour offrir un plus vaste espace aux passionnés de littérature romande, la Compagnie recevra désormais ses auteurs au restaurant de la Mère Royaume, 4 Place Simon-Goulart (parking à la gare Cornavin).
Prochain rendez-vous à ne pas manquer : lundi 7 février, de 18h à 20h, nous accueillerons Jean-Michel Olivier, prix Interallié 2010 pour son roman L’amour nègre           

Animation : Serge Bimpage
Avec la participation de Stéphanie Pahud, Maître assistante UNIL
Et de Pierre Cohannier, comédien

Bar, possibilité de se restaurer après.

En prétendant le sauver de sa condition, une star internationale adopte un jeune Africain pour l’emmener à Hollywood. Le prix à payer sera terrible… Jean-Michel Olivier jette un pavé dans la mare de la société du spectacle.

Renseignements : www.lacompagniedesmots.ch
ou 078 680 49 53

05/12/2010

Brigitte Papazian

papazian_plaque.jpg

Je sors d'une remarquable exposition de poterie. Entre artisanat et recherche artistique. D'une finesse absolue, ses "plaques", en particulier, sont autant d'"eaux-fortes" version céramique: un monde dans l'infime épaisseur du matériau. L'artiste, c'est Brigitte Papazian, 8 ch. des Champs-Devant à Sézenove. Mardi au vendredi 14-17h. samedi 10-17h et dimanche 14-17h. Allez-yyy!

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04/11/2010

Il est des blues heureux

alain bagnoud.jpgDès l’instant où son ami Dogane - celui qu’il admire entre tous - lui avoue « Je sors du lit d’un mec ! », sa vie bascule du tout au tout. C’est-à-dire sa conception du monde. Enfin, sa manière de le regarder. Désormais de biais, avec un peu de méfiance. C’est-à-dire en se méfiant de sa propre façon de le regarder. Bref, le héros du Blues des vocations éphémères découvre la complexité des choses. Celle-ci heurte de plein fouet son éducation de fils de paysan de montagne valaisan descendu à la ville pour entreprendre des études.
Le choc est plus rude que le sol de ses origines. Il conduit à une révolte à laquelle il ne tient pas vraiment, attaché qu’il est aux siens, à sa terre, à l’authenticité de ses repères. En même temps, comment résister aux sirènes de la ville, à l’enivrement de la rhétorique universitaire ? A la nouveauté désarçonnante des années septante et son lot d’expériences sexuelles, psychédéliques, intellectuelles et artistiques ?
C’est sans doute afin de trouver un compromis que le narrateur décide de devenir artiste. En quoi, il ne sait trop. Les autres lui donnent des complexes. Voilà pourquoi il s’accroche au groupe de musiciens de bal de son village, The Dragon, qui lui permet d’entretenir l’illusion du succès.
Tout le sel de ce troisième et dernier tome de la trilogie autobiographique d’Alain Bagnoud réside dans ces allers-retours entre la ville universitaire et son village natal. Ils constituent la métaphore du doute, douloureux mais sans lequel il n’est point d’intelligence. En malicieux démiurge, il convoque ses personnages complices de cette époque des années soixante-dix pour les laisser se risquer vers leurs certitudes. Le héros timide se borne à prendre des notes en attendant son heure. Et voilà comment le héros devient l’heureux chroniquer de son destin : l’ouvrage se lit d’un trait.

Serge Bimpage

Le blues des vocations éphémères, par Alain Bagnoud. Editions de L’Aire, 204 pages.
 
 
 

13/10/2010

Le vol de la vie des autres

Olivier JM par Guiraud.jpgDécoiffé, on ressort des trois cent quarante cinq pages de L’amour nègre ! Et même bluffé. Tant l’affaire est rondement menée, suspens, rythme, phrases courtes et tout ce qu’il faut de sea, sexe, sun, sensationnel et violence inclus. Tant les auteurs romands ne nous ont pas habitués à telle charge.
C’est l’histoire, passionnante au départ, de l’adoption du jeune Africain Adam par un couple de stars du cinéma américaines. De quoi nous rappeler une certaine actualité. Elles emmènent donc Adam à Hollywood. Mais voilà que le gentil garçon se transforme en petit monstre. De placement en placement, ses frasques le conduiront finalement en Suisse.
Et c’est vrai que Jean-Michel Olivier manie cette trame en vrai professionnel. Les dialogues, truffés de d’époustouflantes références musicales et cinématographiques, fonctionnent à merveille. On brûle, dans la peau du jeune Adam, de connaître la suite (l’Occidental adore « connaître la fin », comme le souligne l’écrivain) de ses innombrables péripéties.
Essentiellement, c’est l’arrachement d’un jeune homme à sa famille du tiers monde et le monde superficiel et frelaté du star système que nous donne à connaître et éprouver l’auteur. Un monde entaché d’égoïsme et de narcissisme dont Adam, évidemment, fera les frais. Très documenté, le roman fait incontestablement œuvre de document.
Nonobstant quelques doutes sur la crédibilité du héros (comment un jeune garçon peut-il retenir autant de noms de films, de musiques et de marques de vêtements ?), ainsi que sur les motivations de l’auteur (ne serait-il pas quelque peu fasciné par le monde qu’il dénonce ?), le tout se lit avec plaisir et d’un trait.

Serge Bimpage

L’amour nègre, par Jean-Michel Olivier. Editions de Fallois/L’Age d’Homme. 346 pages.

Photo Laurent Guiraud

 

 

 

10/10/2010

Ah, les nouvelles de Moeri!

Moeri Antonin par vogelsang.jpgAntoni Moeri se fond dans l’homme. Il n’a pas son pareil, à une table de bistrot ou poussant son caddie pour, d’un coup d’œil, l’harponner comme un pêcheur et le déposer dans ses filets et l’examiner gigotant d’humanité. Et lui-même devient poisson. Se glisse dans la peau de sa proie, rit, se débat et souffre avec lui.
Ayant le plus souvent pour théâtre le bord du lac ou quelque village de la Riviera, les nouvelles de Moeri scintillent en autant de tableaux impressionnistes. On cligne des yeux devant le chatoiement des portraits en miroir : un homme et une femme se disputent à une table voisine, les participants jasent au mariage d’un couple mixte, une femme confie ne pas supporter son mari qui ronfle. Vus de l’extérieur, ce ne sont que petits riens, les symtômes de menus dérèglements voilés par la quiétude et la beauté inquiétante de lieux sans véritable histoire.
Or, le mot revient quelques fois, Moeri est en « alerte ». « J’ai écouté le discours avec des sentiments mélangés. Il y avait, dans le regard de la femme éloquente, une étrange inquiétude. Ses paroles dithyrambiques, son enthousiasme débordant m’ont alerté ». Et si les paroles d’ouverture de la magistrate dissimulaient le contraire de ce qu’elle pense ? Si le salaud, chez le couple qui se dispute, n’était pas celui qu’on voudrait? Si la femme du ronfleur avait aussi ses tares ? L’écrivain ne le dit pas comme ça. Avec une rare finesse, Il suggère, présente la scène d’une lumière décalée.
Loin du genre scénario suspens à la chute spectaculaire, Antonin Moeri scelle ses nouvelles de son œil malicieux. Artisan consciencieux, il ne se prive pas, cependant, de nous désarçonner. Très personnel est son style, sa manière de guider son lecteur vers de fausses pistes. Comme dans la vie, où, attablé au bistrot ou poussant notre caddie, notre esprit est sollicité par une chose puis par une autre apparemment dépourvues de liens entre elles. Et voilà que tout s’éclaire, d’un sens qui semble s’imposer de lui-même. Un écrivain magnifique.

Tam-tam d'Eden, par Antonin Moeri. Bernard Campiche Editeur, 232 pages.


Photo Vogelsang

04/10/2010

Des lapsus en veux-tu

(Sur l’air de Dutronc)
J’aime les lapsus de chez Rachid
J’aime les lapsus de Villepin etc.
Si vous êtes comme moi, téléphonez mi !
Rachida Dati : « Les fonds d’investissement qui veulent une "rentabilité à 20, 25 %, avec une fellation quasi-nulle"
Eric Woerth : "J’ai lancé toutes les procédures pour renforcer la fraude fiscale"
Nicolas Sarkozy : "Une partie des Français se dit : ‘il fait une politique pour quelques uns et pas pour tous'. Si les Français croient ça – et ils ont raison de le croire – je dois en tirer des conséquences immédiates…"
Dominique de Villepin : "Attendons le Conseil constitutionnel qui prendra sa démission demain".
Ségolène Royal : "Il faut redonner de la précarité, c’est un vrai combat".
François Hollande : "Il faudra leur rappeler cette leçon simple, que si l’on veut battre la gauche, y a qu’avec la gauche, pardon… ".

26/09/2010

Dunant-Moynier : combat fratricide pour l’humanitaire

De son vivant Moynier connut la gloire, avant d’être oublié par l’histoire. Dunant fut exilé et oublié toute sa vie, avant de recevoir le Nobel. Retour, côté jardin, sur l’épopée de la Croix-Rouge.

Afin de commémorer le centenaire de la mort de Henry Dunant et de Gustave Moynier, deux petits livres viennent de paraître. Tous deux frappés du même enthousiasme et du même embarras envers les fondateurs du CICR. Chacun de ces hommes est marqué d’un destin hors du commun. Même si l’histoire ne les a pas équitablement retenus (Dunant fut mondialement connu après avoir reçu le Nobel tandis que Moynier tombait dans l’oubli), leur trajectoire est aussi emblématique qu’exemplaire.
De prime abord, rien ne les prédisposait à embrasser une carrière au service des autres. Encore moins à devenir les fondateurs de la plus importante institution humanitaire du monde. Soucieux de réussir là où son ascendance paternelle avait échoué, Dunant n’avait d’abord songé qu’aux affaires. Empruntant de l’argent à quelques nantis genevois, il avait monté une entreprise en Algérie. Or, comme il ne parvenait pas à obtenir les autorisations d’exploitation de la part des hauts fonctionnaires de la colonie française, il se décida d’aller les demander directement à Napoléon III… sur le champ de bataille contre les Autrichiens. La suite, on la connaît. Il ne rencontrera pas l’Empereur. Mais le spectacle des 40'000 agonisants précipita sa conversion. Son best-seller Solférino le transporta sur des ailes humanitaires.
Moynier ? Lui aussi était fils de commerçant, sauf que son père, lui, avait réussi. Pas politiquement mais au moins financièrement. De sorte qu’après ses études de droit, le jeune Gustave n’avait aucunement besoin de gagner sa vie. C’est pourtant vers la philanthropie qu’il se tourna, devenant membre de la Société d’utilité publique pour en devenir président, rejoignant Dunant pour fonder la Croix-Rouge puis, initiant la fondation de l’Institut de droit international de Gand.
Dans les deux cas, les trajectoires sont passionnantes. En particulier, elles montrent tout l’impact du milieu protestant, de son éthique, sur les deux personnages qui renoncent aux affaires au profit de l’altruisme. En conséquence, qu’est-ce qui, diable, peut entraîner autant d’embarras chez les biographes ? C’est pour commencer le mystère entourant les deux hommes quant à leur vie affective et privée. Cela ne tient pas seulement à la rareté des sources, mais bien à leurs personnalités. Tout se passe comme si elles s’étaient employées à ne rien laisser percer d’eux-mêmes, au point qu’il se trouve des historiens pour émettre l’hypothèse de l’homosexualité de Henry Dunant. Ensuite, la rivalité entre les deux hommes de caractère si opposé – et qui faillit faire capoter le projet Croix-Rouge – suscite le malaise aujourd’hui encore au sein de l’institution. Dunant, qui s’exila de Genève après avoir fondé la Croix-Rouge et essuyé une faillite retentissante, a-t-il été victime de son idéalisme et de son inconsistance, ou au contraire de la jalousie de Moynier qui mit tout en œuvre pour l’expulser ? L’ambition, enfin, mêlée d’ambivalence et de contradictions profondes chez les deux personnalités en regard de leurs prétentions humanitaires, laisse songeur. En se mettant au service de Léopold II, Moynier, sous couleur de « mission civilisatrice », cautionna et se fit même le propagandiste d’une entreprise coloniale d’une exploitation et d’une brutalité rares. Quant à Dunant, son désir de puissance, son besoin de reconnaissance qui le firent changer le modeste « i » de son prénom en « y » plus chic, cultiver les armoiries maternelles Colladon ou rédiger un livre à la gloire de Napoléon pour parvenir à ses fins, le conduisirent à une relation maladivement narcissique à l’œuvre humanitaire.
Autant d’éléments qui contribuent à détruire les icônes et c’est tant mieux. Les plus grands hommes ne seront faits jamais que de chair et d’os. Une belle leçon pédagogique, qui laisse ouverte une possibilité d’identification à la jeunesse ! Dunant, certes, a souffert toute sa vie (jusqu’à ce qu’un jeune journaliste le retrouve à l’hôpital de Heiden) de ce que le monde l’avait oublié. Moynier, de son côté, ne s’est jamais remis de ce que son rival reçût le prix Nobel tandis qu’il présida tant d’années aux destinées du CICR. Reste que l’Oeuvre est là. Image concrète, intangible, inamovible de ce qu’avec l’aide de Dieu, l’homme, au-delà de ses contradictions, est capable. C’est tout le mérite, dans ces deux petits livres, de nous montrer comment deux frères ennemis ont fait faire un grand pas à l’humanité. Rédigés par deux autorités en la matière : Roger Durand n’est autre que le fondateur et président de la Société Henry Dunant et François Bugnion fut directeur du Droit international et de la coopération au CICR.

Serge Bimpage


Une exposition à ne pas manquer
« Henry Dunant + Gustave Moynier : un combat ». Au Musée international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge. Jusqu’au 23 janvier 2011.

Deux ouvrages de référence d’auteurs genevois parus depuis 2000
Henry Dunant, La croix d’un homme. Par Corinne Chaponnière, éditions Perrin.
Moi, Henry Dunant, j’ai rêvé le monde. Par Serge Bimpage. Editions Albin Michel. Prix 2003 de la Société littéraire de Genève.

09/08/2010

Voyage au bout de l’amour

terrasse éléphants.jpgLongtemps après l’avoir lu, La Terrasse des éléphants reste en mémoire. Il est d’ailleurs avant tout question de mémoire, dans ce livre attachant. Plus précisément de celle du héros, un certain Raphaël Santorin, ancien correspondant de guerre en Indochine. Bien des années plus tard, il retourne sur les lieux, au Vietnam. Il y revit des sentiments contrastés, mélange de fascination pour la beauté des gens comme des paysages et d’horreur pour ce qu’ils ont vécu. Il retrouve également la maison familiale, au domaine des Hautes Terres, et tout un pan de sa jeunesse.
Or, c’est surtout avec le souvenir de Laure qu’il a rendez-vous. Enfant, l’espace d’un été, elle avait partagé avec Raphaël ses jeux comme la beauté de son jeune corps. Il ne l’a plus jamais revue. N’a jamais oublié son premier amour. Et la voilà qui ressurgit avec violence. Dans des documents, il découvre que son père lui a caché ce qui eût changé le cours de son destin s’il l’avait su : le départ de Laure, en 1973, pour le Cambodge où elle travaillera comme archéologue - une année après que lui-même prenne ses quartiers dans la toute proche Saïgon, comme journaliste. 
Disparue sans laisser de traces, aurait-elle été assassinée par les Khmer rouges ? D’une plume alerte et dense, Raphaël Aubert enquête. La quête, cependant, du passé asiatique de Santorin, prend le dessus sans rien enlever au suspens. Alternant un tantinet artificiellement carnet de bord et récit, l’auteur brosse le portrait poignant d’un sud-est asiatique traversé par le malheur. Par petites touches, sans jamais céder à la tentation exotique, au fil des témoignages qui guident la recherche, il fait résonner fort les réminiscences de ceux qui ont visité cette contrée et la fait découvrir sous une lumière vive à ceux qui ne l’ont pas connue.   

La Terrasse des éléphants, par Raphaël Aubert. Editions de L’Aire. 167 pages.   


Et maintenant, réfléchissez les miroirs !

Voici un ouvrage bien insolite ! Moins parce que son auteur approche la… centième année, qu’en raison du caractère délicieusement suranné de sa conception comme de son écriture. Jusqu’au quatrième de couverture, qui résume l’affaire : « Une femme approchant la quarantaine dont la jeunesse est évoquée en plusieurs passages, mais chaque fois avec des variantes inconscientes ou volontaires… Qui épouse un homme plus âgé qu’elle, veuf et morose, lequel a perdu récemment sa seule enfant… Qui, veuve elle-même pour la seconde fois, veut « changer de peau », et qui passe de Belgique en France pour rejoindre sa sœur, ou sa demi-sœur qui n’est même peut-être qu’une amie plus ou moins occasionnelle… Qui alors rencontre deux hommes, l’un jeune veuf abandonné de tous, l’autre fortuné, mais qu’elle sera contrainte de fuir l’un comme l’autre… Qui retrouve finalement l’homme qu’elle regrettait le plus parmi ses anciens amants… »
Tout est dit. Reste que le style vous a de jolis airs balzaciens. Même s’il ne s’agit pas d’un grand livre, on reste stupéfait devant la capacité de mémoire et d’imagination – et le tonus érotique – de Georges Brosset ! L’intrigue est bien ficelée, son récit truffé d’expressions aussi savoureuses que désuètes. La Belgique, que l’auteur semble bien connaître, charrie elle-même son lot de locutions typiquement locales. Bref, on ne s’ennuie pas dans Comme un passé se noie en un miroir. On aurait même tendance à envier cette époque où la beauté de la langue semble garantir la bonne éducation jusqu’aux péripatéticiennes. La démarche de Brosset est exemplaire. De celles propres à fournir joie et vigueur aux plus mous des représentants du quatrième âge.

Comme un passé se noie en un miroir, par Georges Brosset. Editions du Madrier (ce livre est en dépôt à la librairie « Le Cent des routes », 50 rue des Bains). 227 pages.


La puissance de l’amour
L’Age d’Homme, dans sa collection Poche Suisse, réédite avec bonheur l’excellent Amour fantôme de Jean-Michel Olivier. S’inspirant aussi habilement que discrètement du mythe d’Œdipe, l’auteur évoque les tribulations de son double, Colin. Un magnifique panorama des années septante dont pas grand-chose n’est à rejeter, à commencer par l’amour.
L’Amour fantôme, par Jean-Michel Olivier. Editions L’Age d’Homme, collection Poche Suisse. 229 pages.


Le labyrinthe de l’écriture
Rose-Marie Pagnard, qui obtint le prix Schiller, poursuit ses réflexions sur l’écriture avec Le Motif du rameau. Il y a du Borges, dans l’art de la digression et les méandres où elle entraîne son lecteur. Un combat de tous les instants en forme de labyrinthe, un peu laborieux mais d’une belle densité, entre rêve et réalité.
Le Motif du rameau, par Rose-Marie Pagnard. Editions Zoé, 220 pages.


L’exil de l’intérieur
Bien que d’une écriture peu soignée, L’Etrangère emporte l’adhésion dès les premières pages. Celles-ci narrent le destin malheureux d’une femme médecin roumaine qui quitte mari et enfant pour s’établir en Suisse. Alternant journal et récit, le livre touche aussi bien la psychologie de l’exil qu’au portrait d’une Suisse repliée sur elle-même.

L’Etrangère, par Julien Dunilac. Editions nrn (Nouvelle Revue neuchâteloise). 115 pages.

 

 

08/07/2010

Un bel jeune auteur

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En littérature aussi, on aime les surprises chez les romands. Quand elles viennent d’un jeune auteur, c’est encore meilleur. Emmanuel Pinget vient de publier en particulier deux courts textes que l’on ne saurait trop recommander. Le premier s’intitule à découvert. C’est l’histoire, désopilante et bluesante, d’un type qui s’installe seul dans un appartement. On est dans sa tête, comme on l’est chez les nouveaux romanciers, mais pas trop quand même. Très personnelle, l’écriture contemporaine joue entre réalisme et surréalisme, on songe au regretté Beckett et, bien de chez nous, à Matthias Zschokke.  Le second texte, dans la même veine entre poésie et prose, nous a ravis tout autant. Tout est annoncé dans le très beau titre Quoi est à l’œuvre ? Un homme se tient campé devant un chantier. L’occasion d’une in(tro)spection riche en trouvailles littéraires originales en même temps que de réflexions sagaces sur notre société en déconstruction. « On ne pouvait pas, alors, apercevoir /ce qu’il se passait. Quelques murs/ on entendait le bruit décadent du marteau-tropiceur/à quoi étaient-ils affairés/la construction/oui mais de quoi/ « la construction » j’espère, sinon tout ce tapage/n’aurait d’autre but/que de détruire/non ils construisent. » Pas de doute, Pinget a un style très personnel. Pinget, ce nom ne vous rappelle-t-il pas un autre auteur genevois des éditions de Minuit ? Quand les gènes s’expriment…
On peut lire ces textes respectivement dans la revue Arkhaï, mars 2010 (le site www.arkhaï.com donne les adresses des librairies qui la distribuent) et dans – 36° édition (commander chez www.edition-36.net).

Serge Bimpage

05/07/2010

Un don Juan contemporain

mélanie chappuis.jpgLes livres à plusieurs voix sont à la mode. Encore faut-il les maîtriser. Tel est le cas de Mélanie Chappuis dans "Des baisers froids comme la lune".
C’est l’histoire banale, on allait écrire classique, d’un quinquagénaire qui a une femme mais ne s’en contente pas et tombe raide amoureux d’une autre plus jeune que lui de vingt-sept ans. Or toute la saveur de cet amour réside dans le désir, ce qu’il révèle et les souffrances qu’il engendre inéluctablement, racontés respectivement de chaque point de vue.
« Il vient ce soir. Je vais pouvoir me faire belle et me sentir belle. Oublier un peu que je suis mère. Mon mari n’arrive pas à me faire oublier que je suis une mère. Mon mari, je ne l’accueille plus en minijupe et talons lorsqu’il rentre du travail. » Voici pour Anna. Quant à Victor, rédacteur en chef du Journal du Léman, le plus grand quotidien de Suisse romande, il tente aussi bien de se rassurer par la séduction : « Les très belles et les très jeunes, je me contente de les séduire. Ca me donne de la force, de la puissance. Si je les amenais dans mon lit, ce sont elles qui auraient le dessus. Au lit je ne suis ni fort ni puissant, je suis juste moi qui bande moins souvent, moins longtemps. »
Il a du pouvoir, un peu d’argent, beaucoup d’influence mais ne s’en satisfait pas. Elle est belle, mère d’une adorable fillette, mariée à un homme qui a beaucoup d’argent mais cela ne suffit pas. Il faudra bien des semaines, des rencontres, et des échanges de courriel pour qu’ils réalisent que l’insatisfaction est le lit de leur coupable amour. Certes, on n’atteint pas ici le degré d’intériorité d’"Une passion simple" de Annie Ernaux. Il n’empêche que Mélanie Chappuis parvient à embarquer son lecteur avec une redoutable efficacité. L’alternance des voix sonne avec une extrême justesse. Il y a beaucoup à (ap)prendre dans ce duo de don Juan contemporain.

"Des baisers froids comme la lune", par Mélanie Chappuis. Editions Bernard Campiche, 205 pages.

Serge Bimpage