15/05/2012

Spéculez, spéculez!

le train de sucre.jpg
Voilà bien une fable de circonstance ! Tandis que l’économie s’affole, tout le monde pense à son portemonnaie et à tirer son épingle du jeu. Tel est le cas des trois héros du Train de sucre. Ces trois amis se mettent en tête d’acheter un train chargé de sucre dans l’espoir de le revendre. Comment ne pas saisir, dans la fièvre qui s’empare de Balthasar, Désiré et Manuel, une métaphore de la spéculation actuelle désespérée qui sévit sur la bourse ou sur l’or ?
Dans leur immobilité passive, attendant que leur chargement fasse bonne route en provenance d’Amérique du Sud, les trois héros se racontent des histoires. Histoire de tuer le temps, de le conjurer à la manière de Shérazade. Histoires plus merveilleuses les unes que les autres, de petites gens qui parviennent à s’en sortir aidés par le merveilleux et la chance, qui provoquent un saisissant contraste en rêve et réalité.
Pendant ce temps, le train roule. « Le train de sucre continuait son chemin, prenant un peu plus de valeur à mesure qu’il laissait derrière lui les terres dévastées du sud. Désiré, Manuel et Balthasar observaient avec émerveillement la courbe croître, leurs économies décupler, leur projet prendre de l’ampleur. Cette courbe semblait ne jamais devoir s’arrêter, comme un train lancé à grande vitesse ».
D’une langue délicate au ton oriental maîtrisé, la jeune Marie-Jeanne Urech transporte son lecteur en un inéluctable rêve. Ce en quoi elle excelle, comme en témoigne la réédition en poche de Foisonnement dans l’air, dix petites histoires aux portes d’un monde exigu qui avait remporté un vif succès ; de même que son Amiral des eaux usées en 2008.
Serge Bimpage
Le Train de sucre, par Marie-Jeanne Urech. Editions de L’Aire, 127 pages.

Heidi, un mythe ressuscité

Quelle mouche a piqué Jean-Michel Wissmer, docteur ès lettres spécialiste de la littérature hispanique du XVIIème siècle, pour se pencher sur le mythe de Heidi ? Ce roman à l’eau de rose du XIXème recèlerait-il le moindre intérêt pour nous autres gens non moins inconsidérés que pressés?
Eh bien, oui ! Cette enquête captive le lecteur grâce à sa riche analyse et à sa rhétorique élégante.  Ce dernier découvre combien le roman de Heidi véhicule des thèses que revendiquent nos contemporains : le retour à la nature, l’authenticité, l’écologie en somme. Y fait écho le repli identitaire sur le paradis perdu de l’alpe de nos ancêtres.
Pour le coup, Jean-Michel Wissmer fait revivre un siècle qui se cherche en dépit des méfaits de la société – tout comme l’auteur du mythe, Johanna Spyri, tombée dans l’oubli en dépit de son best-seller et de sa cinquantaine d’ouvrages.
Serge Bimpage
Heidi, enquête sur un mythe suisse qui a conquis le monde, par Jean-Michel Wissmer. Editions Metropolis, 220 pages.

22/03/2012

Henry Dunant en Poche!

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"Moi, Henry Dunant, j'ai rêvé le monde" paraît en livre de poche aux éditions L'Age d'Homme. Publié à l'origine chez Albin Michel, ce livre a reçu le Prix 2003 de la Société littéraire de Genève. Il s'agit de la biographie romancée la plus complète consacrée au fondateur de la Croix-Rouge parue en langue française. Six ans de recherches ont été nécessaires. A l’occasion de cette sortie, un apéro-lecture-discussion aura lieu avec votre serviteur jeudi 29 mars à 18h, à la librairie du Rameau d'Or. L’ouvrage est en vente dans toutes les (bonnes) librairies.

04/03/2012

Anne Cuneo à la Compagnie des Mots

Cuneo_2011_vignette.jpgSoirée du lundi 5 mars
A 18h30 au restaurant La Mère Royaume, je reçois Anne Cuneo. On ne présente pas cette remarquable auteure de romans historiques, l’une des plus connues de Suisse romande, internationalement reconnue. Rappelons que Anne Cuneo a consacré trois livres à la période élisabéthaine : Le Trajet d’une rivière, Objets de splendeur et récemment Un monde de mots. Dans Un monde de mots, elle fait parler John Florio, comme elle Italien d’origine. Elevé en Suisse, il s’était établi en Angleterre. Professeur d’italien, il a côtoyé les grands du monde de son époque, séduits par son intelligence, sa culture, sa mémoire et son amour des mots. John Florio a écrit en italien des dialogues, des proverbes à des fins pédagogiques. Il a été le premier à établir un dictionnaire italien-anglais. Florio a encore été un grand traducteur. Le premier a avoir traduit Les Essais de Montaigne et le Décaméron de Boccace. Il se peut même qu’il ait participé à la première édition des pièces de Shakespeare.
Venez rencontrer cette écrivaine aussi prolixe que pétillante.
Sans oublier la surprise coutumière du comédien Vincent Aubert.
Entrée libre, pas de réservation. Bar, possibilité de se restaurer après.
Restaurant La Mère Royaume, 4, Place Simon-Goulart. A deux pas du temple de Saint-Gervais.

03/02/2012

Genève vaut bien un polar

Corinne Jaquet.jpgLes écrivains de romans policiers se font plutôt rares en Suisse romande. Raison de plus pour leur prêter attention. La Genevoise Corinne Jaquet fait figure d’exception, et de taille. Au fils de sa dizaine de polars, elle a acquis une rare maîtrise en la matière. Depuis quelques années, elle nous gratifie d’une belle trouvaille : à chaque parution, l’action se déroule dans un quartier de Genève. De quoi allier savoureusement intrigue et histoire locale.
Zoom sur Plainpalais est un pavé de 309 pages qu’on ne lâche plus dès les premières pages. Un célèbre animateur de la Télévision romande est assassiné dans des circonstances mystérieuses tandis qu’il fête des cinquantièmes rugissants. De quoi donner du fil à retordre au fraîchement nommé et jeune commissaire Mallaury. Et ce d’autant plus, pour notre grand plaisir, que l’intrigue se complique simultanément d’une seconde énigme, non sans rapport avec la première.
On aime beaucoup de choses, dans ce livre. Le scénario est d’abord ficelé de manière archi professionnelle, normal puisque Corinne Jaquet a tenu des années la rubrique judiciaire du défunt journal La Suisse. Quel plaisir, ensuite, de retrouver ces lieux quotidiennement fréquentés que sont la Plaine de Plainpalais, son marché aux puces et les environs de la Tour, sa population gouailleuse et ses bistrots vivants. Le cinéma suisse y est né, l’ancienne journaliste promène son lecteur dans l’historique des salles obscures.
En même temps que Mallaury apprend à apprivoiser ses troupes (parmi lesquelles une jeune policière qui surprend par ses audaces et ses intuitions), le lecteur participe de plein pied à l’enquête. Le tour de force de l’auteure, au moment où ce dernier perd pied, consiste à résumer habilement la situation au rythme des conférences de police. On fait le point. On croit avoir presque tout compris. En route pour de nouvelles fausses pistes.
Cinématographique, riche en dialogues qui sonnent parfaitement juste, l’écriture de Corinne Jaquet convainc. Se paye le luxe de « genevoisismes » qui font sourire et de trouvailles originales. « Il y a des morts comme ça, peu mobilisateurs. Mallaury aurait préféré un combat rédempteur pour une victime attachante, mais l’ironie du métier voulait qu’on ne choisisse pas ses cadavres. » L’auteure, devant les pires crapules misogynes, ne suggère pas le moindre jugement, hormis par le biais de ses personnages. Personnages eux-mêmes fort attachants, au sein d’une police un peu trop bon enfant en regard des conflits qui la traversent actuellement. Mais manifestement, le manuscrit, du moins son point de départ, date d’une dizaine d’années si l’on en croit les cassettes VHS utilisées pour l’enquête. 
Zoom sur Plainpalais frappe fort. Outre son ambiance de quartier que ne renierons pas les familiers de la Revue et du Cinébref, il ouvre une fenêtre féroce sur le côté obscur de nos vedettes de la télévision, leur narcissisme et leurs petits penchants pervers.

Serge Bimpage

Zoom sur Plainpalais, par Corinne Jaquet. 309, pages. Editions Luce Wilquin.

26/01/2012

Antonin Moeri à la Compagnie des Mots

tot4.jpgLundi 6 février à 18h30 au restaurant La Mère Royaume, je reçois Antonin Moeri à la Compagnie des Mots. L’écrivain genevois a étudié les lettres à l’Université de Genève puis a été comédien en France, en Belgique et en Suisse. Antonin Moeri a écrit des romans et des nouvelles, parus aux éditions L’Age d’Homme et Bernard Campiche, ainsi qu’une pièce de théâtre. Il écrit également pour diverses revues littéraires et un blog. Fin observateur de la vie quotidienne, son style trempé dans un humour délicatement vitriolé est unique. Venez le découvrir ! Sans oublier la surprise coutumière du comédien Vincent Aubert. Entrée libre, pas de réservation. Bar, possibilité de se restaurer après.
Restaurant La Mère Royaume, 4, Place Simon-Goulart. A deux pas du Temple de Saint-Gervais.

22/11/2011

De la littérature au blog et retour

Pierre Beguin a eu la bonne idée de réunir ses chroniques littéraires, parues sur le blog des écrivains genevois « Blogres » entre 2007 et 2010. Comme le souligne l’un de ces complices Alain Bagnoud, dans sa préface, les écrivains, avec les blogs, reviennent dans l’actualité. On les croyait inoffensifs, les voilà offensifs. Ils avaient laissé le champ libre aux notables littéraires français. Et voilà que les conditions ont changé grâce à internet. Pierre Beguin, Olivier Chiacchiari, Pascal Rebetez, Alain Bagnoud, bientôt rejoints par votre serviteur et Jean-Michel Olivier se sont hissés au rang des nouveaux mousquetaires du blog. Non sans scepticisme au départ. Allions-nous faire naufrage ? Eh bien non : « Nous y avons trouvé notre intérêt, s’enthousiasme Alain Bagnoud. Le blog permet en effet une liberté totale. Il n’y a aucune interdiction (…) La liberté jouissive s’y mêle à l’effervescence de la polémique et au plaisir du contact. C’est d’ailleurs l’intérêt de ce genre nouveau. »
Ainsi donc, Pierre Beguin gratifie ses lecteurs de son cheminement intérieur hebdomadaire durant quatre ans. Réagissant à l’actualité genevoise, helvétique ou internationale en de cours et denses billets, bien tournées, pétris de philosophie et d’humour. Comment ne pas les recommander.
C’est que la bonne idée de Pierre Beguin procède de l’ouverture. Totale. Sans filet. Elle ne va pas sans rappeler celle des journaux d’écrivains. Comme si l’on donnait à entendre comment l’écrivain pense à haute voix.
Bien joué pour une première salve, à l’heure où les médias ne s’intéressent pas plus aux écrivains qu’à leur cuisine. Reste à poursuivre. On aurait volontiers lu les commentaires de tous bords qui émaillent régulièrement les billets du blogueur. Et l’on aurait participé avec intérêt à un débat sur la nature et le destin des blogs. Dans quelle mesure, par exemple, l’écrivain blogueur n’est-il pas l’otage du journal l’hébergeant ? Ou bien, écrit-on des billets de blog comme de la littérature ou l’exercice, dans son éphémérité, ne procède-t-il pas plutôt du langage oral ? A suivre.

Bureau des assassinats, par Pierre Beguin. 236 pages, éditions de L’Aire.

 

16/11/2011

Destin du livre: le plaidoyer de Georges Steiner

Non, le livre n’est pas mort ! Devant une salle comble et comblée, le géant Georges Steiner l’a affirmé avec force, mardi soir, à Uni-Dufour : la prédiction de Valéry, voici tout juste un siècle, est erronée. Jamais on n’a autant publié. Sauf que nous ne savons plus lire… et là, c’est une autre histoire.
Voilà l’immense talent du professeur de littérature comparée, invité de la Fondation Bodmer à l’occasion de son 40ème anniversaire : son art de la relativisation, qui puise à la fois dans son intelligence, son humour et sa vaste culture. Bien du chemin reste à faire, dans notre rapport au livre. A commencer par prendre conscience que la période de l’oralité, qui préside à l’écriture, a duré bien plus longtemps que celle de cette dernière. On ignore trop que Socrate ne lisait pas et qu’il y a fort à parier que Jésus-Christ était analphabète.
George_Steiner.jpgDe nos jours, il y a certes de plus en plus de livres (il n’est que de constater le succès inouï de Harry Potter, sa créatrice a gagné 600 millions de livres sterling, ses ouvrages sont traduits en 123 langues ; la Library of Congress traite 11'000 livres par jour). Or, devait rappeler Steiner, nous savons de moins en moins lire. « Car pour bien lire il faut du silence et il y a de moins en moins de silence. Le silence est devenu une menace pour les adolescents. » Et l’essayiste de rompre une lance vis-à-vis de la pédagogie. « L’enseignement, aujourd’hui, est une amnésie organisée. On n’apprend plus par-cœur. Aimer un texte, c’est pourtant lui donner un logis en soi-même. »
Sourcil levé, Steiner observe la salle. « Aujourd’hui, nous vivons une révolution bien plus importante que celle de Gutenberg. Le jour qui a changé l’histoire de l’homme, c’est celui où Kasparov s’est fait battre par la machine. - Devant ce coup-là, s’était alors exclamé le champion du monde d’échecs, j’ai compris que la machine ne calculait pas : elle pensait ! » Autrement dit, le tsunami électromagnétique que nous vivons aujourd’hui bouleverse notre rapport à nous-mêmes, à l’ordinateur et aux humains infiniment plus profondément que la question de savoir si le livre sur papier perdurera. Ce bouleversement ramène, dans ses expressions textuelles, à une forme d’oralité. Raison de plus pour réapprendre à lire afin de rester maîtres de nous-mêmes.

 

06/11/2011

Claude-Inga Barbey à la Compagnie des Mots

Lundi 7 novembre, à 18h30 au restaurant La Mère Royaume, je reçois CLAUDE-INGA BARBEY à la Compagnie des Mots. La comédienne bien connue du public romand collabore aux émissions 5 sur 5, les Dicodeurs et Le Fonds de la corbeille de la Radio romande. Avec Patrick Lapp, elle a créé le célèbre et désopilant couple Monique et Roger pour le spectacle Bergamote. Claude-Inga Barbey a créé plusieurs autres spectacles (L’Ange Bergamote, le Temps des Cerises), participé au sitcom Vu sous cet angle et mis en scène divers spectacles dont le fameux Les Petits Arrangements qui raconte sa séparation avec son mari plus jeune.
Venez rencontrer cette comédienne unique en son genre. Spécialisée dans la narration des moments les plus triviaux, les plus drôles et les plus beaux de la vie quotidienne !
Avec, comme de coutume la surprise du comédien Vincent Aubert !
Entrée libre. Bar, possibilité de se restaurer après.

 

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05/10/2011

Naissance d’une jeune écrivaine genevoise

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C’est à une belle, fraiche et confondante légèreté que nous convie Douna Loup dans son premier roman L’embrasure paru au Mercure de France. Pour cette jeune auteure genevoise née en 1982, voilà un bien un coup de maître annonçant une authentique écrivaine.
Dès les premières lignes d’une simplicité convaincante, voilà le lecteur embarqué dans la vie d’un ouvrier qui n’est autre que le narrateur de l’histoire.  Le jeune homme, entre le boulot et les stations au bar du coin, adore se promener en forêt. C’est un chasseur amoureux de précision et de permanence quotidienne tout autant que de nature.
Rien que de très banal, dans cette vie d’usine. Si ce n’est la rencontre parmi les fougères avec la mort. Du cadavre qu’il découvre, il n’a que faire. Pas plus que du carnet noir qu’il ne rend pas tout de suite à la police à qui il fait part de sa découverte. C’est précisément ce carnet qui constituera la bombe à rebours de son existence. Encouragé par son amie Eva, une fille rencontrée au bar et qu’il héberge à contre cœur, le narrateur se remettra totalement en question.
Avant de quitter son pays en guerre, Eva s’appelait Zora. Celle qui a payé d’un changement d’identité son immigration perçoit combien la découverte macabre de son ami n’est peut-être pas un hasard, en tout cas un signe. C’est elle qui va le lui faire comprendre, l’encourager, au travers d’une enquête sur le mort, lui-même victime de son passé, à se plonger dans le sien et envisager sa vie sous un tout autre jour.
Tels ces faits-divers où tout un chacun peut se trouver confronter au détour d’une promenade en forêt, ce récit de Douna Loup fait mouche par sa charge émotionnelle. Impeccablement maîtrisé, inventif, remodelant les expressions courantes, il touche mine de rien à des considérations graves comme l’amour, la mort et l’identité. Se glisser dans la peau d’un garçon aux prises avec ses aspirations et ses désirs n’est pas le moindre des tours de force de cette embrasure ouvrant sur le meilleur des écrivains du crû.

Serge Bimpage
L’embrasure, par Douna Loup. Editions Mercure de France, 156 pages.

29/09/2011

DOUNA LOUP à la Compagnie des Mots

douna loup.jpg

Pour cette seconde soirée de rentrée, Serge Bimpage reçoit DOUNA LOUP à la Compagnie des Mots. Genevoise née en 1982, fille de parents marionnettistes, elle a publié un roman très remarqué au Mercure de France : L’embrasure. Cette œuvre a été récompensée par les prix Thyde Monnier 2010, Schiller découverte, René Fallet, Biblioblog et Michel-Dentan 2011. Pour moins que cela, on se déplacerait pour la voir et l’entendre ! L’embrasure raconte l’histoire d’un chasseur amoureux de la forêt. D’un homme simple en apparences. Dont l’existence bascule le jour où il découvre un homme mort… Avec, comme de coutume la surprise du comédien Vincent Aubert. Lundi 3 octobre à 18h30 au restaurant La Mère Royaume, à deux pas du temple de Saint-Gervais. Entrée libre, bar, possibilité de se restaurer après.