26/03/2009

Le Valais selon Alain Bagnoud, épisode II

alain bagnoud.jpgRefermé Le Jour du dragon de Alain Bagnoud, on retourne à la 4e de couverture et on mire sa photo en médaillon. Histoire de prolonger ce moment exceptionnel passé avec lui en Valais à revivre les années soixante-dix  de son adolescence. Ses petits yeux plissés en permanence vous scannent les humains comme les événements avec une acuité de lynx…
La chronique fait suite au remarqué La Leçon de choses en un jour, qui campait la famille valaisanne et son destin entre plaine et montagne, passé et futur, clans et rivalités bonhommes et enthousiastes. Ici, le progrès évoluant dans un sens aussi exalté que tendu, comme a pu le décrire un Maurice Chappaz, l’adolescent ouvre les yeux sur une réalité plus prosaïque.
L’idéologie fait irruption dans l’univers du narrateur, en même temps que l’amour. Pas facile à gérer, difficile de se situer entre l’atavisme identitaire et l’attrait des promesses de la ville. Et, métaphore magnifique de ces pages ciselées et tellement bien senties : la fanfare, qui demeure le lieu de toutes les rencontres, la mise en abyme de toutes les tensions.
Emouvante, cette évocation impressionniste contient en même temps sa part d’histoire et d’anthropologie. Beaucoup de qualités pour ce Jour du dragon qui marquera sans conteste la littérature suisse romande du genre. Celle, ramuzienne en particulier, de parvenir, partant du terroir, à toucher à l’universel.

Serge Bimpage

Le jour du dragon, par Alain Bagnoud. Editions de L’Aire. 

 

09/10/2008

Qu'en penses-tu, Borges?

borges02_1221253893.jpgEh oui, les dés sont jetés : Pierre Assouline a perdu son procès en diffamation contre la veuve de Borges. La 17ème chambre du tribunal correctionnel de Paris a condamné l’écrivain (Assouline, pas Borges, encore que…) ainsi que le « Nouvel Observateur » à verser un euro de dommages et intérêts à Maria Kodama, à 1000 euros d’amende et à régler les frais de justice ! Voilà ce qui arrive, par les temps qui courent, à ceux qui ont l’outrecuidance de défendre l’un des plus grands représentants de la littérature mondiale - cependant que ceux qui précipitent les multinationales et les banques dans le gouffre restent impunis. Loufoque époque…
Pierre Assouline a eu le tort d’être le premier à évoquer l’énigme de la non réédition des deux volumes des « Œuvres complètes » de Jorge Luis Borges parues dans la Pléiade en 1993 et 1999. A leur parution, le succès avait été immense. Or, vingt ans plus tard, Maria Kodama en interdit la réédition. Pourquoi diable ? Les lauriers tressés à leur maître d’œuvre auraient-ils indisposé la veuve de l’écrivain, on connaît trop le syndrome de la veuve en littérature ? Ou serait-ce pour d’autres raisons, plus obscures encore ?
Il cherche, découvre le livre du journaliste et avocat Juan Gasparini, qui avait publié « La dépouille de Borges ». Tiens, tiens, ce livre lui-même avait lui aussi été attaqué en justice par Maria Kodama. En vain, elle avait été déboutée. C’est donc en  toute bonne foi qu’Assouline pouvait estimer s’appuyer sur l’ouvrage, qu’il qualifiait de « récit balzacien de manipulations testamentaires". On le croira ou non : c’est pour cette phrase qu’il a été condamné. Borges s’en retournerait dans sa tombe.
Picasso aussi : quelques semaines plus tôt, devant le même tribunal, notre amie Pepita Dupont, auteur du livre « La vérité sur Jacqueline Picasso », se voyait condamnée à verser un euro pour diffamation à l’héritière. On restait loin des 200.000 euros demandés par les plaignants mais, symboliquement, la justice affichait son bord, celui de clouer le bec aux empêcheurs de tourner en bourrique. Quand je pense qu’au même moment, le comédien et metteur en scène genevois Patrick Mohr se faisait arrêter et tabasser par les flics devant le Palais des Papes, en Avignon. Cela, au simple motif de leur avoir fait remarquer qu’il était singulier, tout de même, de vérifier leurs papiers des seuls artistes de couleur de la place et non des blancs, je me dis que oui, décidément, l’époque est loufoque…

 

 

22/05/2008

Vous gagnerez, Assouline ! Au nom de Jorge Luis Borges.

170461640.jpgLe Prix de la Société littéraire de Genève, pour mon « Henry Dunant, j’ai rêvé le monde », j’avais décidé de me le fêter ! A peine sorti des éditions Albin Michel, je m’étais précipité chez un libraire parisien pour m’offrir Borges en Pléiade. L’air emprunté, le libraire m’a dit qu’il ne l’avait plus. Dans la librairie suivante, ils ne l’avaient plus non plus et dans la suivante, même scénario. J’ai foncé, fébrile, chez les bouquinistes de la Seine, point de trace du grand écrivain. Alors, un type l’air chafouin m’a regardé attendri : « Ne vous fatiguez pas, Monsieur : vous ne trouverez Borges en Pléïade nulle part à Paris, ni en France, ni ailleurs. »
Deux ans plus tôt, j’avais rencontré à Genève la veuve de Borges, Maria Kodama. Plutôt sympathique, admirative, jalouse de son ex génie bien sûr, mais enjouée, inspirée semblait-il comme le fut Yoko Ono par John Lennon. Comment aurais-je pu imaginer que la détentrice des droits de l’immense écrivain en userait et abuserait… au point de s’opposer catégoriquement à la réédition  des deux volumes des « Œuvres complètes » de Jorge Luis Borges parues dans la Pléiade en 1993 et 1999 ! Pourquoi ? Personne jamais ne m’en fournit l’explication. Jusqu’à cet article de Pierre Assouline paru dans le « Nouvel Observateur » du 10 août 2006.
L’histoire se noue à Genève en 1986, rappelle Assouline, où l’écrivain argentin voulut s’établir pour finir là où il avait commencé ayant étudié au collège Calvin entre 1914 et 1918. Il est rejoint par son ami Jean-Pierre Bernès, qu’il avait connu lorsque celui-ci était conseiller culturel à l’ambassade de France à Buenos Aire. Tous deux préparent l’édition critique de la Pléiade pour la plus grande joie du vieux Borges qui mourra en 1986. A la parution de chacun des tomes, le succès est énorme. Vingt ans après la disparition de l’écrivain pourtant, Maria Kodama en interdit la réédition. « Les lauriers tressés à leur maître d’œuvre ont-ils indisposé la veuve de l’écrivain ? », s’interroge Assouline qui cite Bernès : « Le succès de la Pléiade l’a dépouillée de Borges et ça lui est insupportable. » Et de revenir en substance sur son comportement, ses agissements à sa guise avec l’œuvre de son mari, la validité de son mariage avec l’écrivain et enfin les révélations effarantes du journaliste Juan Gasparini dans son livre « La dépouille de Borges ».
Stop, chut. Le procès en diffamation que vous a intenté Maria Kodama est reporté au 12 juin. Vous le gagnerez, Pierre Assouline. Au nom de Jorge Luis Borges, de ce qu’il fut à la littérature universelle. Je pense à votre courage en serrant contre mon cœur les deux tomes que j’avais fini par réussir à me procurer dans une librairie genevoise.

 

 

16/03/2008

Le Valais merveilleux d’Alain Bagnoud

 

En cuisine, l’omelette est la plus difficile à réussir. Obtenir le velouté voulu, tout en respectant la singularité de l’œuf, c’est tout un art. Il en va pareillement du récit de vie. L’élever au rang de littérature, l’universaliser sans dénaturer le caractère personnel des ingrédients est une gageure.
Eh bien, Alain Bagnoud est un bon cuisinier ! Dès la première ligne (« de l’extérieur de la maison venaient les grommellements, les bouillonnements brusques qui m’avaient tiré du sommeil. Des son inhabituels enchâssés dans le bruit du torrent…»), sa « Leçon de choses en un jour » se déguste.
Un jeune garçon s’éveille le matin de son anniversaire. Il reçoit le plus beau cadeau qui soit, réalisant qu’il vient d’entrer dans l’âge de raison. Perspective exaltante, dont la matérialisation se révélera cependant plus ardue que prévu. Nous sommes dans les années soixante, en plein cœur d’un petit village vigneron du Valais. Le héros commence à comprendre les arcanes de cette société rurale ; sa hiérarchie, ses règles, ses désirs et ses angoisses de modernité.
Alain Bagnoud emmène son lecteur par la main dans le quotidien rugueux et merveilleux de la vigne, de la maison, de l’école et de l’église. Tout un univers où le monde semble s’être arrêté devant le seuil du progrès ; tout un monde de petites gens au cœur gros comme les montagnes avoisinantes, qui parlent un patois dont l’auteur nous gratifie de la saveur. Avec un rare talent d’évocation et une justesse de ton qui soude ce récit de longue haleine, il brosse ici un portrait lumineux du Valais que Chappaz ne renierait pas.
Serge Bimpage
« Leçon de choses en un jour », par Alain Bagnoud. Editions de L’Aire, 292 pages.

26/02/2008

L'éclat de l’absence

C’est un livre éclatant en dépit de la douleur du sujet, où il est question de la très ambivalente filiation mère-fille, tissée dans l’amour et la haine, cependant que le père est le grand absent du récit.

Dans une somptueuse demeure anglaise, garnie d’un jardin extraordinaire, le personnage central de Jusqu’à pareil éclat, Jade Chichester, évoque son enfance près de Grace, mère recluse qui n’a pour tendresse que des phrases visant à se débarrasser de sa progéniture.

On comprend pourquoi la photographe Jade Chichester rechigne à rencontrer son admiratrice de narratrice et lui raconter son passé. La rencontre aura cependant lieu, grâce à une question sésame : celle concernant la toute première photo qu’elle ait prise… Dès lors, le livre peut se dérouler non sans malice, tantôt sur le mode du « elle » utilisé par la narratrice, tantôt sur celui du « je » figurant la photographe.

Anne-Lise Grobéty dresse d’une plume confondante le portrait de cette solitude dans ce manoir métaphorique coupé du monde et labyrinthique. Les vibrations animales du parc seront de piètre recours pour la sublimer. En revanche, la découverte, dans la bibliothèque, de la poésie de Keats, de la puissance érotique de la langue, des boiseries et des greniers agiront sur la fillette de manière décisive, de même que le débarquement inopiné d’une tante aventurière, globe-trotter, photographe et homosexuelle.

Avec une trame simple, l’écrivaine neuchâteloise parvient non seulement à décliner ses thèmes favoris (rapport mère-fille, privation de la parole, manque intérieur et libération féminine) mais aussi à en découdre savoureusement avec le statut ambigu de la première personne en littérature.

 

 "Jusqu’à pareil éclat", par Anne-Lise Grobéty. Editions Bernard Campiche, 129 pages.

 

04/02/2008

L'inquiétante étrangeté de Lovay

De quoi diable faut-il être armé pour lire Lovay ? De laisser-aller, je crois, de lâcher-prise comme on dit de nos jours. Chacun de ses livres, des Régions céréalières à Cervelle omnibus, en passant par le célèbre Convoi du colonel Fürst, se présente comme du poil à gratter pour les lecteurs. Rares sont ceux qui parviennent à lire jusqu’au bout. Et pourtant tous, ou presque, d’admettre qu’un ton, une musique, une étrange étrangeté s’imposent peu à peu pour devenir comme ces ritournelles obsédantes : unique et inoubliable.
Extrait du quatrième de couverture de Réverbération, en guise de présentation : « L’ancien meilleur apprenti pleureur final Krapotze espérait encore être élu Grand Suicideur, pendant qu’il emmenait son fidèle complice chez Frauline-l’Illuminatrice, là où elle ne pourrait donner naissance à l’unique brodeur de linceul pour oiseaux, le Grand Rapetissé, qu’après avoir refusé d’en pleurer la future disparition et rendu sa liberté à l’unique larme encore prisonnière de son âme. » Mais stop, s’il est une œuvre irréductible, c’est bien celle-ci.
Certains n’y voient qu’une écriture autistique. Certes, l’écriture de Lovay ouvre sur un univers hanté par la folie, les complots et machinations. Mais tout se passe comme si le narrateur campait à sa frontière : un pied dedans, un pied dehors, posture du poète. Nulle forclusion : c’est bel et bien dans le réel que l’écrivain puise son inspiration ; pour le capturer, le phagocyter et nous le faire percevoir autrement. Comme dirait Nathalie Sarraute, Lovay écrit dans la folie - pour se relire dans la normalité.

serge bimpage

Réverbération, par Jean-Marc Lovay. Editions Zoé, 149 pages.

13/10/2007

La sourde force de "Fracas"

  
L’œuvre de Pascale Kramer est comme une eau-forte, une sculpture délicate dans l’épaisseur infinitésimale du papier… jusqu’à ce que tout explose. Ainsi de ce nouveau Fracas. Le drame, on le devine, on le redoute dès le début - à peine apprend-t-on que Valérie doit rejoindre ses parents, un couple de Français installés en Californie. Rapport à ce gros rocher qui, suite aux éboulements ayant dévasté la région, menace d’écraser le jardin.


Sur place, Valérie est fatiguée d’avance au spectacle de ce chaos déprimant. Or, sa mère n’a pas vraiment besoin d’aide. Ses mots comme ses gestes, elle les réserve aux choses utiles, à remettre en ordre la maison inondée, de même que la piscine souillée. Quant à son père, il a d’autres urgences : comme celle de rejoindre à l’hôpital la jeune fille qui garde les enfants de son fils. Elle vient d’avoir un accident. Que se cache-t-il derrière l’empressement paternel ? Pourquoi s’est-elle jetée sous une voiture ?

Comme dans « Onze ans plus tard », le drame s’annonce dans les gestes et les paroles quotidiens, autant de refus muets aux questions que voudrait poser Valérie. L’angoisse monte. Le rocher risque de s’écraser sur la maison, douce métaphore à côté de la menace d’éclatement familial.

Servi par une écriture ciselée et riche, ce Fracas-là risque bien de faire du bruit. Bien plus que l’art du suspense, Pascale Kramer a celui de la langue. Son style sec, précis, tendu, sonne comme des pierres de silex frottées l’un contre l’autre. A force, surgit l’étincelle éblouissante.


Serge Bimpage


Fracas, par Pascale Kramer. Editions Mercure de France. 158 pages.
 

24/08/2007

La beauté trop classique du Palais Garnier

 

Le scénario est original et émouvant. Un jeune garçon, à qui son père fait découvrir les merveilles du Palais Garnier à Paris, tombe amoureux éperdu d’un petit rat de l’Ecole de danse. Or, la jeune danseuse meurt dans un accident de voiture. Commence pour lui un singulier apprentissage de deuil fondé sur une chimère, si douloureux qu’il trouvera un moyen non moins chimérique de la retrouver par-delà la mort : il la fera revivre par le biais de la rencontre de sa meilleure amie… On ne racontera pas ici la fin rebondissante.
Beau sujet que ce roman, quelque peu mal titré, Ma seule étoile est morte. Il cumule des intérêts variés, allant de la découverte du Palais Garnier et de ses coulisses à l’initiation à la culture et à l’amour de notre héros. Il ajoute encore celui d’une plongée dans l’univers adolescent et dans une famille contemporaine en proie aux joies et vicissitudes d’en être une en ce début de siècle.
Ecrit au scalpel, avec cette force analytique et philosophique propre à Etienne Barilier, le récit tient le lecteur en haleine en dépit de sa longueur. Or, il y parvient moins en raison de son intellectualisme quelque peu fastidieux que de son suspense. C’est le travers de l’ouvrage : au lieu d’être vécues, les pensées sont écrites. « A sa mère, il garde du respect, notamment parce qu’elle comprend les arcanes de l’informatique. Papa, c’est différent. Philippe sent que son fils aîné commence de le tenir pour un parasite hâbleur, ou peu s’en faut. Et lui-même a trop œuvré à dénigrer sa propre discipline. Comment pourrait-il demander à Julien de la respecter ? »
Trop étiré, explicité, illustré, le développement laisse peu de respiration à force de détails entre lesquels l’imagination du lecteur peine à s’immiscer. A telle enseigne que la dérision visant cette famille conventionnelle, servie par une écriture classique et par trop appliquée, finit par se retourner contre elle-même.

Serge Bimpage
Ma seule étoile est morte, par Etienne Barilier. Editions Campiche.

17/07/2007

La lumineuse poésie d’Alexandre Voisard

Il est des œuvres lumineuses, si sincères et poétiques qu’elles vous portent plus que vous ne l’auriez espéré. Phénomène rare. Qui explique, avec l’opiniâtreté qu’on lui connaît, le désir de l’éditeur Bernard Campiche de rééditer celle d’Alexandre Voisard.
L’Intégrale 5 en poche du grand écrivain (poète de la révolution jurassienne, personnalité influente de Pro Helvetia, Prix Schiller et membre de l’Académie européenne de poésie) comprend de la prose et des récits. Réunie en deux tomes et superbement mise en page, elle constitue un kaléidoscope éclatant de son génie.
Louve ouvre cette somme. Un récit initiatique, où se rejoignent poésie, fiction et réalisme fantastique pour composer, comme l’annonce André Wyss qui a préparé l’édition, « l’allégorie de l’homme mûr qui s’interroge sur soi ». Le personnage central se promène en montagne. Il entre au hasard dans la maison d’un hameau. Une femme est là, qui se révèle à la fois fille-femme, femme-mère, sœur-maîtresse, femme-paysage, femme-terre… Objet de désir, certes, mais loin de la banale sauvageonne : elle constituera le miroir du présent comme du passé de l’homme dans son errance.
L’initiation – éternel conflit entre désir et réalité - et la sagesse sur laquelle elle voudrait déboucher, est un thème récurent chez Voisard. Celle de Raton, jeune héros de L’année des treize lunes, embrasse aussi bien l’éveil à la sexualité, au groupe social et au côtoiement déroutant de la vieillesse. Celle encore de la future veuve de L’Adieu aux abeilles évoque frontalement la préparation à la mort de l’être aimé…
On chemine avec les personnages de Voisard comme avec un ami qu’on n’a pas revu depuis longtemps ; on le redécouvre, on l’observe en coin, on compare sa vie à la sienne. Non sans une touche d’amertume : ces personnages se croisent mais peinent à communiquer ; ils sont articulés par une poésie « tendre et cruelle, sourde et aiguë » (Wyss), d’où surgit la vraie vérité, sans fard ni détour. Et l’on se dit, comme si on l’avait oublié, Dieu que la vie est belle !

Serge Bimpage
Prose I, Récits,  par Alexandre Voisard. L’Intégrale 5, campoche. Bernard Campiche Editeur. Deux tomes.

13/07/2007

La beauté du reste de nos dix-huit ans

 

Il est des livres qui attendent sagement leur heure sur votre table de nuit, patientant que leur propriétaire en ait fini de ses petites affaires. C’est le cas de L’année où j’ai appris l’anglais de Jean-François Duval, paru voici quelques mois Je l’ai ouvert, lu les premières lignes « Un an avant qu’Armstrong n’aille sur la lune, j’ai failli mourir… » et l’ai dégusté d’un trait.
On sait dès les premières pages que le héros Chris, dix-huit ans, a échappé à un accident de voiture. L’intérêt qui s’ouvre alors, pour lui comme pour le lecteur, n’est autre qu’une existence envisagée sous un jour neuf, lucide et émerveillé. Tandis qu’en France clament les émeutes de 1968, le jeune homme découvre l’Angleterre, sa langue et la musique rock qui ponctue le récit telle une bande-son.
La révolution de Chris est celle, rock and roll, des amitiés et des amours fondateurs. A Cambridge, il croise Mike, guitariste et compositeur hors pair de protest songs, Barbara à l’âme acérée et enjôleuse, Simon le collectionneur de voitures anciennes, Suliman  en provenance du désert d’Arabie saoudite et Maybelene qui essaie timidement sa séduction sur Chris. Autant de personnages attachants, le temps d’un séjour linguistique, tous sens éveillés au vent nouveau des Beatles, Stone, Cream et autres folk blues, fréquentant les salles de cinéma, les bals pop et découvrant les premiers émois amoureux le long des rivières.
A mi chemin entre l’autobiographie et la fiction, le récit conduit d’une plume sobre et délicate, impose une petite musique nostalgique qui fait contre-point au chahut rock : celle, exaltée et mélancolique de cet âge adolescent où se cherche l’amour et l’existence. Derrière l’apparente légèreté des tribulations des personnages se joue le drame du passage à l’âge adulte et son cortège de désillusions et de séparations.
Plus tard, retrouvant son amour d’été Maybelene, Chris réalise sa douleur : « Je suis allé la voir dans son pays tout un week-end pour lui prouver que rien n’avait changé, qu’on était toujours Maybelene et Chris. Mais nous ne l’étions plus. Nous avons essayé d’en rire… Mais l’instant d’après, elle était en pleurs. » Par la magie de son évocation, touchant à l’universel, L’année où j’ai appris l’anglais résonne longtemps après l’avoir refermé. Il est de ces ouvrages qu’on n’abandonne pas au fond de sa bibliothèque.

 

L’année où j’ai appris l’anglais, par Jean-François Duval. Editions Ramsay, 265 pages.