31/01/2011

Quatre personnages en quête de gloire

Voici quelque temps que Jacques-Etienne Bovard nous a habitués à son regard socio-ethno sur le microcosme helvétique. Son recueil de nouvelles, Nains de Jardin, fut un modèle du genre. A vrai dire, on ne s’habitue pas à la littérature de l’auteur lausannois, tant il nous réserve de surprises et d’audace en son regard affuté.

bovard je livre.jpgLa Cour des grands porte bien son nom. En en la dénonçant la prétention, Jacques-Etienne Bovard y entre de plain-pied. De quoi s’agit-il ? D’un voyage littéraire auquel participent quatre misérables auteurs suisses romands. Le narrateur, Xavier, judoka à ses heures, doté d’une inclination littéraire plutôt sportive. Charlène, belle autrice voyageuse, dont l’écriture se cherche autant qu’elle-même. Et Borloz, motard pornographe rédigeant ses romans à la pelle. Tous auteurs de piètres romans de gare mais heureux de leur vie et dépourvus d’arrière-pensées.

On allait presque oublier la star du voyage : Pierre Montavon, l’Ecrivain, le détestable et admirable vieux maître (devinez qui dans la réalité) autant faisant la pluie et le beau temps de l’édition romande que connu en France. Lequel, en ce périple allant de Strasbourg à Paris à l’invitation d’une association culturelle française, ne cachera pas un seul instant son profond dégoût d’être entouré de si minable équipage.

De trajets en autobus en stations à l’hôtel en passant par les réceptions et une émission de télévision, chaque participant à cette inopinée promiscuité en sera pour ses frais, cherchant pathétiquement à tirer son épingle du jeu. Propulsés dans le rôle de personnages de romans, les auteurs se voient précipités dans une rude confrontation avec leurs œuvres ainsi qu’avec eux eux-mêmes. La vraie vie est autrement bouleversante que tout ce qu’on peut en dire.

Il est bien rare qu’un auteur, en particulier suisse, fasse autant rire. Qui plus est, l’humour de Jacques-Etienne Bovard est profond. Entre Albert Cohen et David Lodge, bien au-delà de la simple (et impitoyable) analyse sociologique, il conduit à une métaphysique emplie de poésie. « Et toi, est-ce que tu les reconnaissais ces petits livres aux couvertures lustrées, énergiques, lisses comme des miroirs, où rien pourtant ne se reflétait ? Est-ce que tu te reconnaissais toi-même dans ces titres simples, ces histoires stratifiées, ces personnages toujours les mêmes sous leurs oripeaux de marionnettes ? »

En un scénario bien ficelé aux rebondissements savoureux, Jacques-Etienne Bovard articule ses marionnettes avec la jubilation et l’amour pour elles des grands auteurs. Très contemporaine, la langue est remarquablement maîtrisée. Et l’éternelle interrogation littéraire, qu’est-ce qu’écrire, qu’est-ce que bien écrire, discrètement présente au travers de ces désopilantes tribulations.

Serge Bimpage

La Cour des grands, par Jacques Etienne Bovard. Bernard Campiche éditeur. 307 pages.


Genève en sept balades

Aussi bien les Genevois que les touristes découvriront avec bonheur Genève en sept balades. On doit cet opuscule au talent de Reynald Aubert, qui s’est associé pour le texte à Titan Lacroix, connue comme designer. Dessinés, les itinéraires proposés révèlent la beauté des lieux. Notices historiques, recettes de cuisine et calembours achèvent de faire de ce guide de Genève une référence insolite et incontournable.

S.B.

Genève en sept balades, par Reynald Aubert et Titan Lacroix.


L’école vue par l’enseignant

On aime les Editions de l’Hèbe, au travers de ses plus de cent parutions, pour ses effort de mise en page simple et belle. La plume de Leyla Tatzber, autrice genevoise, y fait écho. Peut mieux faire est le roman des vicissitudes d’un enseignant en proie aux absurdités du système et à la douleur des inégalités scolaires. Le titre porte bien son nom. Sociologiquement captivant, littérairement décevant.

S.B.

Peut mieux faire, par Leyla Tazber, Editions de l’Hèbe. 159 pages.


Le Christ s’est arrêté à la Bible

C’est le livre d’un humaniste, médecin, chrétien. Qui s’interroge sans complaisance et avec courage sur sa spiritualité vivante. Constate que cette dernière, inscrite dans le cerveau, peut trouver un équilibre travaillé entre science et foi. Et déplore les ajouts pervers des siècles successifs aux préceptes simples et justes du Christ, auprès desquels il faut revenir toutes affaires cessantes.

S.B.

Le Voyage existentiel, par André Charmay. Editions Slatkine, 88 pages.

 

 

 

27/01/2011

ça va chauffer le 7 février!

Du nouveau à la Compagnie des Mots ! Pour offrir un plus vaste espace aux passionnés de littérature romande, la Compagnie recevra désormais ses auteurs au restaurant de la Mère Royaume, 4 Place Simon-Goulart (parking à la gare Cornavin).
Prochain rendez-vous à ne pas manquer : lundi 7 février, de 18h à 20h, nous accueillerons Jean-Michel Olivier, prix Interallié 2010 pour son roman L’amour nègre           

Animation : Serge Bimpage
Avec la participation de Stéphanie Pahud, Maître assistante UNIL
Et de Pierre Cohannier, comédien

Bar, possibilité de se restaurer après.

En prétendant le sauver de sa condition, une star internationale adopte un jeune Africain pour l’emmener à Hollywood. Le prix à payer sera terrible… Jean-Michel Olivier jette un pavé dans la mare de la société du spectacle.

Renseignements : www.lacompagniedesmots.ch
ou 078 680 49 53

04/11/2010

Il est des blues heureux

alain bagnoud.jpgDès l’instant où son ami Dogane - celui qu’il admire entre tous - lui avoue « Je sors du lit d’un mec ! », sa vie bascule du tout au tout. C’est-à-dire sa conception du monde. Enfin, sa manière de le regarder. Désormais de biais, avec un peu de méfiance. C’est-à-dire en se méfiant de sa propre façon de le regarder. Bref, le héros du Blues des vocations éphémères découvre la complexité des choses. Celle-ci heurte de plein fouet son éducation de fils de paysan de montagne valaisan descendu à la ville pour entreprendre des études.
Le choc est plus rude que le sol de ses origines. Il conduit à une révolte à laquelle il ne tient pas vraiment, attaché qu’il est aux siens, à sa terre, à l’authenticité de ses repères. En même temps, comment résister aux sirènes de la ville, à l’enivrement de la rhétorique universitaire ? A la nouveauté désarçonnante des années septante et son lot d’expériences sexuelles, psychédéliques, intellectuelles et artistiques ?
C’est sans doute afin de trouver un compromis que le narrateur décide de devenir artiste. En quoi, il ne sait trop. Les autres lui donnent des complexes. Voilà pourquoi il s’accroche au groupe de musiciens de bal de son village, The Dragon, qui lui permet d’entretenir l’illusion du succès.
Tout le sel de ce troisième et dernier tome de la trilogie autobiographique d’Alain Bagnoud réside dans ces allers-retours entre la ville universitaire et son village natal. Ils constituent la métaphore du doute, douloureux mais sans lequel il n’est point d’intelligence. En malicieux démiurge, il convoque ses personnages complices de cette époque des années soixante-dix pour les laisser se risquer vers leurs certitudes. Le héros timide se borne à prendre des notes en attendant son heure. Et voilà comment le héros devient l’heureux chroniquer de son destin : l’ouvrage se lit d’un trait.

Serge Bimpage

Le blues des vocations éphémères, par Alain Bagnoud. Editions de L’Aire, 204 pages.
 
 
 

10/10/2010

Ah, les nouvelles de Moeri!

Moeri Antonin par vogelsang.jpgAntoni Moeri se fond dans l’homme. Il n’a pas son pareil, à une table de bistrot ou poussant son caddie pour, d’un coup d’œil, l’harponner comme un pêcheur et le déposer dans ses filets et l’examiner gigotant d’humanité. Et lui-même devient poisson. Se glisse dans la peau de sa proie, rit, se débat et souffre avec lui.
Ayant le plus souvent pour théâtre le bord du lac ou quelque village de la Riviera, les nouvelles de Moeri scintillent en autant de tableaux impressionnistes. On cligne des yeux devant le chatoiement des portraits en miroir : un homme et une femme se disputent à une table voisine, les participants jasent au mariage d’un couple mixte, une femme confie ne pas supporter son mari qui ronfle. Vus de l’extérieur, ce ne sont que petits riens, les symtômes de menus dérèglements voilés par la quiétude et la beauté inquiétante de lieux sans véritable histoire.
Or, le mot revient quelques fois, Moeri est en « alerte ». « J’ai écouté le discours avec des sentiments mélangés. Il y avait, dans le regard de la femme éloquente, une étrange inquiétude. Ses paroles dithyrambiques, son enthousiasme débordant m’ont alerté ». Et si les paroles d’ouverture de la magistrate dissimulaient le contraire de ce qu’elle pense ? Si le salaud, chez le couple qui se dispute, n’était pas celui qu’on voudrait? Si la femme du ronfleur avait aussi ses tares ? L’écrivain ne le dit pas comme ça. Avec une rare finesse, Il suggère, présente la scène d’une lumière décalée.
Loin du genre scénario suspens à la chute spectaculaire, Antonin Moeri scelle ses nouvelles de son œil malicieux. Artisan consciencieux, il ne se prive pas, cependant, de nous désarçonner. Très personnel est son style, sa manière de guider son lecteur vers de fausses pistes. Comme dans la vie, où, attablé au bistrot ou poussant notre caddie, notre esprit est sollicité par une chose puis par une autre apparemment dépourvues de liens entre elles. Et voilà que tout s’éclaire, d’un sens qui semble s’imposer de lui-même. Un écrivain magnifique.

Tam-tam d'Eden, par Antonin Moeri. Bernard Campiche Editeur, 232 pages.


Photo Vogelsang

09/08/2010

Voyage au bout de l’amour

terrasse éléphants.jpgLongtemps après l’avoir lu, La Terrasse des éléphants reste en mémoire. Il est d’ailleurs avant tout question de mémoire, dans ce livre attachant. Plus précisément de celle du héros, un certain Raphaël Santorin, ancien correspondant de guerre en Indochine. Bien des années plus tard, il retourne sur les lieux, au Vietnam. Il y revit des sentiments contrastés, mélange de fascination pour la beauté des gens comme des paysages et d’horreur pour ce qu’ils ont vécu. Il retrouve également la maison familiale, au domaine des Hautes Terres, et tout un pan de sa jeunesse.
Or, c’est surtout avec le souvenir de Laure qu’il a rendez-vous. Enfant, l’espace d’un été, elle avait partagé avec Raphaël ses jeux comme la beauté de son jeune corps. Il ne l’a plus jamais revue. N’a jamais oublié son premier amour. Et la voilà qui ressurgit avec violence. Dans des documents, il découvre que son père lui a caché ce qui eût changé le cours de son destin s’il l’avait su : le départ de Laure, en 1973, pour le Cambodge où elle travaillera comme archéologue - une année après que lui-même prenne ses quartiers dans la toute proche Saïgon, comme journaliste. 
Disparue sans laisser de traces, aurait-elle été assassinée par les Khmer rouges ? D’une plume alerte et dense, Raphaël Aubert enquête. La quête, cependant, du passé asiatique de Santorin, prend le dessus sans rien enlever au suspens. Alternant un tantinet artificiellement carnet de bord et récit, l’auteur brosse le portrait poignant d’un sud-est asiatique traversé par le malheur. Par petites touches, sans jamais céder à la tentation exotique, au fil des témoignages qui guident la recherche, il fait résonner fort les réminiscences de ceux qui ont visité cette contrée et la fait découvrir sous une lumière vive à ceux qui ne l’ont pas connue.   

La Terrasse des éléphants, par Raphaël Aubert. Editions de L’Aire. 167 pages.   


Et maintenant, réfléchissez les miroirs !

Voici un ouvrage bien insolite ! Moins parce que son auteur approche la… centième année, qu’en raison du caractère délicieusement suranné de sa conception comme de son écriture. Jusqu’au quatrième de couverture, qui résume l’affaire : « Une femme approchant la quarantaine dont la jeunesse est évoquée en plusieurs passages, mais chaque fois avec des variantes inconscientes ou volontaires… Qui épouse un homme plus âgé qu’elle, veuf et morose, lequel a perdu récemment sa seule enfant… Qui, veuve elle-même pour la seconde fois, veut « changer de peau », et qui passe de Belgique en France pour rejoindre sa sœur, ou sa demi-sœur qui n’est même peut-être qu’une amie plus ou moins occasionnelle… Qui alors rencontre deux hommes, l’un jeune veuf abandonné de tous, l’autre fortuné, mais qu’elle sera contrainte de fuir l’un comme l’autre… Qui retrouve finalement l’homme qu’elle regrettait le plus parmi ses anciens amants… »
Tout est dit. Reste que le style vous a de jolis airs balzaciens. Même s’il ne s’agit pas d’un grand livre, on reste stupéfait devant la capacité de mémoire et d’imagination – et le tonus érotique – de Georges Brosset ! L’intrigue est bien ficelée, son récit truffé d’expressions aussi savoureuses que désuètes. La Belgique, que l’auteur semble bien connaître, charrie elle-même son lot de locutions typiquement locales. Bref, on ne s’ennuie pas dans Comme un passé se noie en un miroir. On aurait même tendance à envier cette époque où la beauté de la langue semble garantir la bonne éducation jusqu’aux péripatéticiennes. La démarche de Brosset est exemplaire. De celles propres à fournir joie et vigueur aux plus mous des représentants du quatrième âge.

Comme un passé se noie en un miroir, par Georges Brosset. Editions du Madrier (ce livre est en dépôt à la librairie « Le Cent des routes », 50 rue des Bains). 227 pages.


La puissance de l’amour
L’Age d’Homme, dans sa collection Poche Suisse, réédite avec bonheur l’excellent Amour fantôme de Jean-Michel Olivier. S’inspirant aussi habilement que discrètement du mythe d’Œdipe, l’auteur évoque les tribulations de son double, Colin. Un magnifique panorama des années septante dont pas grand-chose n’est à rejeter, à commencer par l’amour.
L’Amour fantôme, par Jean-Michel Olivier. Editions L’Age d’Homme, collection Poche Suisse. 229 pages.


Le labyrinthe de l’écriture
Rose-Marie Pagnard, qui obtint le prix Schiller, poursuit ses réflexions sur l’écriture avec Le Motif du rameau. Il y a du Borges, dans l’art de la digression et les méandres où elle entraîne son lecteur. Un combat de tous les instants en forme de labyrinthe, un peu laborieux mais d’une belle densité, entre rêve et réalité.
Le Motif du rameau, par Rose-Marie Pagnard. Editions Zoé, 220 pages.


L’exil de l’intérieur
Bien que d’une écriture peu soignée, L’Etrangère emporte l’adhésion dès les premières pages. Celles-ci narrent le destin malheureux d’une femme médecin roumaine qui quitte mari et enfant pour s’établir en Suisse. Alternant journal et récit, le livre touche aussi bien la psychologie de l’exil qu’au portrait d’une Suisse repliée sur elle-même.

L’Etrangère, par Julien Dunilac. Editions nrn (Nouvelle Revue neuchâteloise). 115 pages.

 

 

08/07/2010

Un bel jeune auteur

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En littérature aussi, on aime les surprises chez les romands. Quand elles viennent d’un jeune auteur, c’est encore meilleur. Emmanuel Pinget vient de publier en particulier deux courts textes que l’on ne saurait trop recommander. Le premier s’intitule à découvert. C’est l’histoire, désopilante et bluesante, d’un type qui s’installe seul dans un appartement. On est dans sa tête, comme on l’est chez les nouveaux romanciers, mais pas trop quand même. Très personnelle, l’écriture contemporaine joue entre réalisme et surréalisme, on songe au regretté Beckett et, bien de chez nous, à Matthias Zschokke.  Le second texte, dans la même veine entre poésie et prose, nous a ravis tout autant. Tout est annoncé dans le très beau titre Quoi est à l’œuvre ? Un homme se tient campé devant un chantier. L’occasion d’une in(tro)spection riche en trouvailles littéraires originales en même temps que de réflexions sagaces sur notre société en déconstruction. « On ne pouvait pas, alors, apercevoir /ce qu’il se passait. Quelques murs/ on entendait le bruit décadent du marteau-tropiceur/à quoi étaient-ils affairés/la construction/oui mais de quoi/ « la construction » j’espère, sinon tout ce tapage/n’aurait d’autre but/que de détruire/non ils construisent. » Pas de doute, Pinget a un style très personnel. Pinget, ce nom ne vous rappelle-t-il pas un autre auteur genevois des éditions de Minuit ? Quand les gènes s’expriment…
On peut lire ces textes respectivement dans la revue Arkhaï, mars 2010 (le site www.arkhaï.com donne les adresses des librairies qui la distribuent) et dans – 36° édition (commander chez www.edition-36.net).

Serge Bimpage

05/07/2010

Un don Juan contemporain

mélanie chappuis.jpgLes livres à plusieurs voix sont à la mode. Encore faut-il les maîtriser. Tel est le cas de Mélanie Chappuis dans "Des baisers froids comme la lune".
C’est l’histoire banale, on allait écrire classique, d’un quinquagénaire qui a une femme mais ne s’en contente pas et tombe raide amoureux d’une autre plus jeune que lui de vingt-sept ans. Or toute la saveur de cet amour réside dans le désir, ce qu’il révèle et les souffrances qu’il engendre inéluctablement, racontés respectivement de chaque point de vue.
« Il vient ce soir. Je vais pouvoir me faire belle et me sentir belle. Oublier un peu que je suis mère. Mon mari n’arrive pas à me faire oublier que je suis une mère. Mon mari, je ne l’accueille plus en minijupe et talons lorsqu’il rentre du travail. » Voici pour Anna. Quant à Victor, rédacteur en chef du Journal du Léman, le plus grand quotidien de Suisse romande, il tente aussi bien de se rassurer par la séduction : « Les très belles et les très jeunes, je me contente de les séduire. Ca me donne de la force, de la puissance. Si je les amenais dans mon lit, ce sont elles qui auraient le dessus. Au lit je ne suis ni fort ni puissant, je suis juste moi qui bande moins souvent, moins longtemps. »
Il a du pouvoir, un peu d’argent, beaucoup d’influence mais ne s’en satisfait pas. Elle est belle, mère d’une adorable fillette, mariée à un homme qui a beaucoup d’argent mais cela ne suffit pas. Il faudra bien des semaines, des rencontres, et des échanges de courriel pour qu’ils réalisent que l’insatisfaction est le lit de leur coupable amour. Certes, on n’atteint pas ici le degré d’intériorité d’"Une passion simple" de Annie Ernaux. Il n’empêche que Mélanie Chappuis parvient à embarquer son lecteur avec une redoutable efficacité. L’alternance des voix sonne avec une extrême justesse. Il y a beaucoup à (ap)prendre dans ce duo de don Juan contemporain.

"Des baisers froids comme la lune", par Mélanie Chappuis. Editions Bernard Campiche, 205 pages.

Serge Bimpage

20/10/2009

Pourquoi Chessex était un grand écrivain

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Longtemps, la littérature romande s’est cherchée. Tournée vers la France tout en dépendant politiquement de Berne, elle a soufferts de problèmes identitaires. Sa propre langue, disons ramuzienne, la reléguait aux enfers du folklore. Son contexte d’une Suisse frileuse et privilégiée l’empêchait de toucher à l’universel.
Or, si elle a aujourd’hui trouvé son chemin, jusqu’à fasciner bien au-delà de la France, c’est grâce à de grands écrivains comme Chessex. Comment ? En possédant une vraie voix. Surtout, en montrant la voie.  Ainsi Ramuz affirmait « On ne va au particulier que par amour du général et pour y atteindre plus sûrement. » Notre auteur national encourageait à faire fi de nos complexes, de tirer avantage de nos particularismes. Jean Starobinski défendait ce « décalage fécond » qui définit la position de l’écrivain suisse de langue française. Maurice Chappaz conseillait à son jeune confrère Jean-Marc Lovay de « maintenir le primitif en circulation ».
Le plus beau « testament » de Jacques Chessex  se trouve dans l’un de ses derniers ouvrages, passé relativement inaperçu du grand public, Le simple préserve l’énigme. Je lui cède la parole et m’incline bien bas :
 « Ce qui m’ennuie en littérature : les annonciateurs, les dévots, les positivistes, et les écrivains pédagogues. Faux Socrates, ils sont tellement plus vieux que leur âge ! Parce que les singeries vieillissent tôt. Prenez Char : pas de rides. Prenez Leiris : pas de rides.  Alors que les donneurs de leçons ont la mine usée à trente ans dans la paroisse des bien-pensants.
« Laissons ces éclats de verre.
« J’aime les romanciers qui m’attirent dans leur songe, dans leur blessure, et qui me tiennent plusieurs heures de lecture-envoûtement.
« J’aime beaucoup les petits livres apparemment sans trop d’ordre, parcellaires, mais un seul fil les parcourt, faisant la couture plus cachée, - unie dans la profondeur.
« L’âge venant pour moi, toutes ces années, je vois que je me suis simplifié pour plonger au plus complexe. Ou que j’ai fait taire trop de voix, trop de musiques, trop d’accents, pour saisir mon seul courant, ce flux confus que mon corps, ma tête, mon oreille, simplement réuniront.
« J’aime le simple aéré et qui aère, le simple puits des profondeurs, le simple sous lequel bougent toutes les complexités, le secret le plus opaque, tous les possibles, la fureur, le vertigineux scandale de l’existence et du rien.
« J’aime cette phrase de Heidegger : « Le simple préserve l’énigme. »
Merci, Jacques.

 

 

 

  
 

 

 

 

 

 

 

31/08/2009

Retour sur investissement du rêve

rebetez_pascal_150x150.gifC’est classique, plus on est éloigné plus s’impose à notre esprit ce qui nous est proche. Pascal Rebetez, lors de son séjour au Vietnam, a connu ce genre d’état entre l’ici et l’ailleurs. Il en sort un joli petit ouvrage intitulé Je t’écris pour voir. Tout est dans le titre : il y a comme une hésitation à se lancer dans ces lettres qu’il écrit à son ex amie, à son fils qui devient père, à sa mère ou à son ami artiste. Quels effets produiront-elles sur leur récipiendaire et surtout sur lui-même ? Ici opère la magie d’une écriture sobre et nostalgique, jamais ennuyeuse. Voyageur, écrivain, journaliste et éditeur, Pascal Rebetez fait feu de tout bois pour le grand plaisir du lecteur. Il se lance dans la rédaction de ces lettres sans filet, sans faux-fuyant ni peur de se livrer. Il en sort de beaux moments de partage dont il ne cherche jamais à tirer avantage, bien au contraire celui qui a « investi beaucoup de temps à rêver » n’hésite pas. Ainsi les confidences se succèdent, les associations d’idées, entre Hanoï et la Suisse, comme il en va en voyage. N’achève-t-il pas ce beau bouquet en avouant : « On se demande parfois pour qui on écrit. Pourtant autrefois, au jeu de l’escamotage, je ne manquais pas d‘adresse. L’art désormais m’a fait faux bond. Il ne me reste que des histoires. J’écris pour voir (ce qui a disparu). » Rien ne se perd, rien ne se crée. Ces lettres intimes sont le ruban de toute une vie.  A nous d’en découvrir le cadeau.

Je t’écris pour voir, par Pascal Rebetez. Editions de L’Hèbe, 153 pages

08/05/2009

Une sorcière mal aimée

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sorcière de porquerac.jpgVoici un livre à remettre dans toutes les mains des jeunes ! C’est l’histoire terrible et magnifique de la sorcière de Porquerac. Brrr, une jeune fille née de l’aventure et pour l’aventure. Elle s’appelle Camée, « à cause de ses yeux si particuliers » qui rappelaient à sa mère ce petit bijou, une pierre taillée noir et blanc, lisse et brillante, un camée.
Une belle fille, ça se voyait dès sa naissance, vouée tôt à elle-même pour cause de père absent et de mère au labeur. De sorte qu’en ce 16ème siècle débutant, la forêt constitue son unique royaume. C’est d’ailleurs dans la forêt qu’elle apprend à si bien utiliser les plantes, à reconnaitre les graines de pavot et les racines de jusquiame.
La suite, on la devine. Mais pas forcément les jeunes. Et quoi qu’il en soit, on est immédiatement saisi par le récit emmené d’une main de maître. Fort bien écrit, au ton juste et puissant, ce conte de Roland Godel emporte l’adhésion de tout lecteur. C’est qu’il n’en est pas à son coup d’essai : l’auteur écrit des contes et romans pour la jeunesse. Son dernier ouvrage Les Petits Secrets de la pension Mimosas a remporté le Prix Chronos 2008.
Or, l’intérêt du livre, au-delà du premier degré de son récit, réside tout autant dans sa problématique. Sensibilisé depuis tout jeune à la traque aux sorcières (la dernière avait été brûlée à l’emplacement de l’immeuble où il avait vécu), Roland Godel évoque avec finesse et talent « ce curieux mélange d’attirance, de rejet et de peur que, depuis toujours, les hommes éprouvent face aux femmes qui leur semblent tout trop libres et rebelles. » Aujourd’hui encore, en certaines régions du monde, les femmes insoumises subissent des châtiments qui, parfois, les conduisent à la mort.
Pour un premier roman chez Seuil, voilà une belle réussite. D’ores et déjà, on attend le suivant. En espérant que l’éditeur le relie un peu plus solidement.
Serge Bimpage
La Sorcière de Porquerac, par Roland Godel. Editions Seuil, 158 pages.