09/08/2010

Voyage au bout de l’amour

terrasse éléphants.jpgLongtemps après l’avoir lu, La Terrasse des éléphants reste en mémoire. Il est d’ailleurs avant tout question de mémoire, dans ce livre attachant. Plus précisément de celle du héros, un certain Raphaël Santorin, ancien correspondant de guerre en Indochine. Bien des années plus tard, il retourne sur les lieux, au Vietnam. Il y revit des sentiments contrastés, mélange de fascination pour la beauté des gens comme des paysages et d’horreur pour ce qu’ils ont vécu. Il retrouve également la maison familiale, au domaine des Hautes Terres, et tout un pan de sa jeunesse.
Or, c’est surtout avec le souvenir de Laure qu’il a rendez-vous. Enfant, l’espace d’un été, elle avait partagé avec Raphaël ses jeux comme la beauté de son jeune corps. Il ne l’a plus jamais revue. N’a jamais oublié son premier amour. Et la voilà qui ressurgit avec violence. Dans des documents, il découvre que son père lui a caché ce qui eût changé le cours de son destin s’il l’avait su : le départ de Laure, en 1973, pour le Cambodge où elle travaillera comme archéologue - une année après que lui-même prenne ses quartiers dans la toute proche Saïgon, comme journaliste. 
Disparue sans laisser de traces, aurait-elle été assassinée par les Khmer rouges ? D’une plume alerte et dense, Raphaël Aubert enquête. La quête, cependant, du passé asiatique de Santorin, prend le dessus sans rien enlever au suspens. Alternant un tantinet artificiellement carnet de bord et récit, l’auteur brosse le portrait poignant d’un sud-est asiatique traversé par le malheur. Par petites touches, sans jamais céder à la tentation exotique, au fil des témoignages qui guident la recherche, il fait résonner fort les réminiscences de ceux qui ont visité cette contrée et la fait découvrir sous une lumière vive à ceux qui ne l’ont pas connue.   

La Terrasse des éléphants, par Raphaël Aubert. Editions de L’Aire. 167 pages.   


Et maintenant, réfléchissez les miroirs !

Voici un ouvrage bien insolite ! Moins parce que son auteur approche la… centième année, qu’en raison du caractère délicieusement suranné de sa conception comme de son écriture. Jusqu’au quatrième de couverture, qui résume l’affaire : « Une femme approchant la quarantaine dont la jeunesse est évoquée en plusieurs passages, mais chaque fois avec des variantes inconscientes ou volontaires… Qui épouse un homme plus âgé qu’elle, veuf et morose, lequel a perdu récemment sa seule enfant… Qui, veuve elle-même pour la seconde fois, veut « changer de peau », et qui passe de Belgique en France pour rejoindre sa sœur, ou sa demi-sœur qui n’est même peut-être qu’une amie plus ou moins occasionnelle… Qui alors rencontre deux hommes, l’un jeune veuf abandonné de tous, l’autre fortuné, mais qu’elle sera contrainte de fuir l’un comme l’autre… Qui retrouve finalement l’homme qu’elle regrettait le plus parmi ses anciens amants… »
Tout est dit. Reste que le style vous a de jolis airs balzaciens. Même s’il ne s’agit pas d’un grand livre, on reste stupéfait devant la capacité de mémoire et d’imagination – et le tonus érotique – de Georges Brosset ! L’intrigue est bien ficelée, son récit truffé d’expressions aussi savoureuses que désuètes. La Belgique, que l’auteur semble bien connaître, charrie elle-même son lot de locutions typiquement locales. Bref, on ne s’ennuie pas dans Comme un passé se noie en un miroir. On aurait même tendance à envier cette époque où la beauté de la langue semble garantir la bonne éducation jusqu’aux péripatéticiennes. La démarche de Brosset est exemplaire. De celles propres à fournir joie et vigueur aux plus mous des représentants du quatrième âge.

Comme un passé se noie en un miroir, par Georges Brosset. Editions du Madrier (ce livre est en dépôt à la librairie « Le Cent des routes », 50 rue des Bains). 227 pages.


La puissance de l’amour
L’Age d’Homme, dans sa collection Poche Suisse, réédite avec bonheur l’excellent Amour fantôme de Jean-Michel Olivier. S’inspirant aussi habilement que discrètement du mythe d’Œdipe, l’auteur évoque les tribulations de son double, Colin. Un magnifique panorama des années septante dont pas grand-chose n’est à rejeter, à commencer par l’amour.
L’Amour fantôme, par Jean-Michel Olivier. Editions L’Age d’Homme, collection Poche Suisse. 229 pages.


Le labyrinthe de l’écriture
Rose-Marie Pagnard, qui obtint le prix Schiller, poursuit ses réflexions sur l’écriture avec Le Motif du rameau. Il y a du Borges, dans l’art de la digression et les méandres où elle entraîne son lecteur. Un combat de tous les instants en forme de labyrinthe, un peu laborieux mais d’une belle densité, entre rêve et réalité.
Le Motif du rameau, par Rose-Marie Pagnard. Editions Zoé, 220 pages.


L’exil de l’intérieur
Bien que d’une écriture peu soignée, L’Etrangère emporte l’adhésion dès les premières pages. Celles-ci narrent le destin malheureux d’une femme médecin roumaine qui quitte mari et enfant pour s’établir en Suisse. Alternant journal et récit, le livre touche aussi bien la psychologie de l’exil qu’au portrait d’une Suisse repliée sur elle-même.

L’Etrangère, par Julien Dunilac. Editions nrn (Nouvelle Revue neuchâteloise). 115 pages.