28/10/2009

Coup de chapeau à la librairie-café Les Recyclables

servet.jpg

 

S’il est un endroit qui vous empêche de penser en rond, c’est bien Les Recyclables. Au menu de mardi soir… Michel Servet !

Les clients achevaient, bonhommes, leur crème brûlée tout en dégustant la bière Servetus, lorsque le dynamique directeur Frédéric Sjollema fit taire la salle en rappelant : « Servet a été brûlé vif le 27 octobre 1553. En cette année de commémoration de la Réforme et de la naissance de Jean Calvin, prenons le temps de réfléchir à la mise à mort, au nom de la pureté du dogme, du libre-penseur – iconoclaste – que fut Servet… »

Avec la passion contenue qui le caractérise, le professeur Michel Grandjean, professeur d’histoire du christianisme à l’Uni de Genève, a fait réfléchir la salle en rappelant les circonstances dramatiques. En un mot : l’humaniste génial et d’une culture inouïe Servet s’était publiquement porté en faux contre le dogme de la Trinité et le baptême des enfants. De passage à Genève (l’Histoire ne dit pas ce qu’il y est singulièrement venu faire compte tenu des risques), il est arrêté pour être brûlé avec ses œuvres à Champel à la demande de Calvin.

Puis vint le moment attendu. Qu’allait dire le pasteur de la cathédrale Saint-Pierre Vincent Schmid, auteur du remarquable « Michel Servet, du bûcher à la liberté de conscience » (Editions de Paris-Max Chaleil) ? Eh bien, il a littéralement fait revivre le fougueux médecin mathématicien juriste  espagnol, rompu aux cultures juives et musulmanes. Ce dernier approuvait la réforme de Calvin mais estimait qu’il n’avait pas été jusqu’au bout de sa liberté de pensée. Etait-ce son côté Don quichotte ou une tendance au martyre ? Lui irait jusqu’au bout…  

Et le public de s’enflammer lors de la discussion qui s’ensuivit. Où, dans un heureux désordre, se mêlèrent les mots et les anachronismes, les notions de tolérance et d’intolérance, de libre pensée et de critique face au dogme où surgissaient au besoin pêle-mêle les spectres de Rabelais, de Staline ou de Castillon. Castillon – autre farouche détracteur de Calvin - dont on commémorera en 2015 l’anniversaire de sa naissance.

Aux Recyclables, l’ambiance fleurait bon les années septante, mardi. On s’empoignait en refaisant le petit monde de Genève. A la sortie, un ami journaliste m’a dit : « Ils sont quand même forts, ces protestants, d’oser ainsi se jeter dans l’arène en pleine commémoration de Calvin. Ce que j’aime, dans leur religion, c’est leur capacité de doute. » 

20/10/2009

Pourquoi Chessex était un grand écrivain

chessex.jpg

Longtemps, la littérature romande s’est cherchée. Tournée vers la France tout en dépendant politiquement de Berne, elle a soufferts de problèmes identitaires. Sa propre langue, disons ramuzienne, la reléguait aux enfers du folklore. Son contexte d’une Suisse frileuse et privilégiée l’empêchait de toucher à l’universel.
Or, si elle a aujourd’hui trouvé son chemin, jusqu’à fasciner bien au-delà de la France, c’est grâce à de grands écrivains comme Chessex. Comment ? En possédant une vraie voix. Surtout, en montrant la voie.  Ainsi Ramuz affirmait « On ne va au particulier que par amour du général et pour y atteindre plus sûrement. » Notre auteur national encourageait à faire fi de nos complexes, de tirer avantage de nos particularismes. Jean Starobinski défendait ce « décalage fécond » qui définit la position de l’écrivain suisse de langue française. Maurice Chappaz conseillait à son jeune confrère Jean-Marc Lovay de « maintenir le primitif en circulation ».
Le plus beau « testament » de Jacques Chessex  se trouve dans l’un de ses derniers ouvrages, passé relativement inaperçu du grand public, Le simple préserve l’énigme. Je lui cède la parole et m’incline bien bas :
 « Ce qui m’ennuie en littérature : les annonciateurs, les dévots, les positivistes, et les écrivains pédagogues. Faux Socrates, ils sont tellement plus vieux que leur âge ! Parce que les singeries vieillissent tôt. Prenez Char : pas de rides. Prenez Leiris : pas de rides.  Alors que les donneurs de leçons ont la mine usée à trente ans dans la paroisse des bien-pensants.
« Laissons ces éclats de verre.
« J’aime les romanciers qui m’attirent dans leur songe, dans leur blessure, et qui me tiennent plusieurs heures de lecture-envoûtement.
« J’aime beaucoup les petits livres apparemment sans trop d’ordre, parcellaires, mais un seul fil les parcourt, faisant la couture plus cachée, - unie dans la profondeur.
« L’âge venant pour moi, toutes ces années, je vois que je me suis simplifié pour plonger au plus complexe. Ou que j’ai fait taire trop de voix, trop de musiques, trop d’accents, pour saisir mon seul courant, ce flux confus que mon corps, ma tête, mon oreille, simplement réuniront.
« J’aime le simple aéré et qui aère, le simple puits des profondeurs, le simple sous lequel bougent toutes les complexités, le secret le plus opaque, tous les possibles, la fureur, le vertigineux scandale de l’existence et du rien.
« J’aime cette phrase de Heidegger : « Le simple préserve l’énigme. »
Merci, Jacques.