20/10/2009

Pourquoi Chessex était un grand écrivain

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Longtemps, la littérature romande s’est cherchée. Tournée vers la France tout en dépendant politiquement de Berne, elle a soufferts de problèmes identitaires. Sa propre langue, disons ramuzienne, la reléguait aux enfers du folklore. Son contexte d’une Suisse frileuse et privilégiée l’empêchait de toucher à l’universel.
Or, si elle a aujourd’hui trouvé son chemin, jusqu’à fasciner bien au-delà de la France, c’est grâce à de grands écrivains comme Chessex. Comment ? En possédant une vraie voix. Surtout, en montrant la voie.  Ainsi Ramuz affirmait « On ne va au particulier que par amour du général et pour y atteindre plus sûrement. » Notre auteur national encourageait à faire fi de nos complexes, de tirer avantage de nos particularismes. Jean Starobinski défendait ce « décalage fécond » qui définit la position de l’écrivain suisse de langue française. Maurice Chappaz conseillait à son jeune confrère Jean-Marc Lovay de « maintenir le primitif en circulation ».
Le plus beau « testament » de Jacques Chessex  se trouve dans l’un de ses derniers ouvrages, passé relativement inaperçu du grand public, Le simple préserve l’énigme. Je lui cède la parole et m’incline bien bas :
 « Ce qui m’ennuie en littérature : les annonciateurs, les dévots, les positivistes, et les écrivains pédagogues. Faux Socrates, ils sont tellement plus vieux que leur âge ! Parce que les singeries vieillissent tôt. Prenez Char : pas de rides. Prenez Leiris : pas de rides.  Alors que les donneurs de leçons ont la mine usée à trente ans dans la paroisse des bien-pensants.
« Laissons ces éclats de verre.
« J’aime les romanciers qui m’attirent dans leur songe, dans leur blessure, et qui me tiennent plusieurs heures de lecture-envoûtement.
« J’aime beaucoup les petits livres apparemment sans trop d’ordre, parcellaires, mais un seul fil les parcourt, faisant la couture plus cachée, - unie dans la profondeur.
« L’âge venant pour moi, toutes ces années, je vois que je me suis simplifié pour plonger au plus complexe. Ou que j’ai fait taire trop de voix, trop de musiques, trop d’accents, pour saisir mon seul courant, ce flux confus que mon corps, ma tête, mon oreille, simplement réuniront.
« J’aime le simple aéré et qui aère, le simple puits des profondeurs, le simple sous lequel bougent toutes les complexités, le secret le plus opaque, tous les possibles, la fureur, le vertigineux scandale de l’existence et du rien.
« J’aime cette phrase de Heidegger : « Le simple préserve l’énigme. »
Merci, Jacques.

 

 

 

  
 

 

 

 

 

 

 

Commentaires

Il n'aimait pas les écrivains qui donnaient des leçons, mais il avait quand même un avis sur ce qu'il faut faire: il prônait la simplicité. Au reste, il n'a pas cité d'écrivains donneurs de leçons pour montrer qu'ils avaient vieilli. Certains citent toujours Boileau. Le culte de la simplicité n'est pas sans rapport avec Boileau. C'est une forme de néoclassicisme s'opposant à un style romantique qui va dans plusieurs sens simultanément.

Pour l'universel, je n'ai toujours pas saisi comment même le français officiel de France pouvait l'être, puisqu'on ne le parle pas dans d'innombrables pays du monde. Et s'il peut l'être, pourquoi pas n'importe quel dialecte? Qu'est-ce que Louis XIV avait de plus relié à l'univers qu'un paysan vaudois, je n'en sais rien. Ramuz disait justement qu'il l'était autant.

Et puis avec des romans comme "Ferragus", Balzac a bien fait dans le folklore parisien, et Nerval a fait continuellement cela, aussi. Le folklore est une sagesse, et la sagesse met toujours en relation le particulier et l'universel. Il ne faut pas se fier à la hiérarchie sociale: l'aristocratie qui domine tout ne touche pas plus à l'esprit de l'univers que le reste de l'humanité. C'est un reste de monarchisme.

Écrit par : rm | 20/10/2009

Il n'aimait pas les écrivains qui donnaient des leçons. puisque je ne suis pas écrivain...

Leçon première:

Dans "Langue française, terre d’accueil" (1997), André Brincourt dit:
«Une vraie chance que les barbares nous bousculent avec nos propres mots!»

Alors restons des barbares!... Mais sans aucun barbarismes anglo-saxons!... OK!

Écrit par : Père Siffleur | 20/10/2009

Bel hommage, Serge, qui tranche sur le silence, quasi général, des écrivains genevois à la mort de JC !

Écrit par : jmo | 21/10/2009

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