26/03/2009

Le Valais selon Alain Bagnoud, épisode II

alain bagnoud.jpgRefermé Le Jour du dragon de Alain Bagnoud, on retourne à la 4e de couverture et on mire sa photo en médaillon. Histoire de prolonger ce moment exceptionnel passé avec lui en Valais à revivre les années soixante-dix  de son adolescence. Ses petits yeux plissés en permanence vous scannent les humains comme les événements avec une acuité de lynx…
La chronique fait suite au remarqué La Leçon de choses en un jour, qui campait la famille valaisanne et son destin entre plaine et montagne, passé et futur, clans et rivalités bonhommes et enthousiastes. Ici, le progrès évoluant dans un sens aussi exalté que tendu, comme a pu le décrire un Maurice Chappaz, l’adolescent ouvre les yeux sur une réalité plus prosaïque.
L’idéologie fait irruption dans l’univers du narrateur, en même temps que l’amour. Pas facile à gérer, difficile de se situer entre l’atavisme identitaire et l’attrait des promesses de la ville. Et, métaphore magnifique de ces pages ciselées et tellement bien senties : la fanfare, qui demeure le lieu de toutes les rencontres, la mise en abyme de toutes les tensions.
Emouvante, cette évocation impressionniste contient en même temps sa part d’histoire et d’anthropologie. Beaucoup de qualités pour ce Jour du dragon qui marquera sans conteste la littérature suisse romande du genre. Celle, ramuzienne en particulier, de parvenir, partant du terroir, à toucher à l’universel.

Serge Bimpage

Le jour du dragon, par Alain Bagnoud. Editions de L’Aire. 

 

19/03/2009

Une branche d’olivier pour Jeanne

jean-michel olivier.jpgLa force d’un livre réside dans la trace qu’il vous laisse. Celle de Notre Dame du Fort-Barreau n’est pas prête de s’effacer. Voici quelque temps déjà que j’ai refermé l’ouvrage, me promettant de le chroniquer. Le reprenant donc, je me préparai devant la feuille blanche à l’idée de le relire. Or, tout est là, présent, vivant dans ma mémoire !
Je revois cette « petite femme aux cheveux gris coiffés en arrière », sur le seuil de son appartement de la rue Fort-Barreau où le narrateur est allé sonner. Son châle mité, ses espadrilles et son imposant trousseau de clés. Accoutrement de mendiante qui dormirait sous les ponts. Rien de la riche propriétaire d’une quinzaine d’appartements.
C’est en venant lui demander l’autorisation d’échanger son logement avec sa voisine que l’auteur fait connaissance avec Jeanne, née Théophyle Besançon, « bon pasteur protestant » qui a fait construire plusieurs immeubles à vocation sociale dans le quartier des Grottes au début du dernier siècle. Nous sommes dans les années soixante-dix. Depuis toujours, un esprit de révolte souffle sur Fort-Barreau et le quartier tout entier. Il ne sera pas démoli au profit d’un projet grandiose. Le nouveau Centre Femmes y établit ses pénates. Les activités collectives se multiplient…
Jeanne a vécu tout ça, l’œil vif et généreux. Humble, présente à tous ses locataires qu’elle arrange quand ils ne payent pas. Touché par ce singulier bout de femme qui a connu deux guerres, le plan Zwahlen, les Boches à la frontière et dont le père a fait passer clandestinement des familles juives persécutées en France, Jean-Michel Olivier s’en fait aussitôt une amie.  Elle l’emmène voir les étoiles au galetas, le console dans les moments chagrins, trinque avec lui au café des Nations. Post-mortem, il la remercie : « A l’écrivain, vous parlez du quartier de votre enfance, de la petite Cour des Miracles que vous avez hébergée. Avec une patience infinie, vous écoutez ses élucubrations sur l’écriture ou sur les femmes, sage comme une image, appuyée contre les fausses fresques de la cage d’escalier auxquelles vous tenez comme à la prunelle de vos yeux. »
Entre tendresse et douce ironie, Jean-Michel Olivier livre ici  non seulement le portrait d’une femme hors du commun mais il en profite pour brosser le siècle et l’histoire des Grottes. On songe à La vie devant soi, à Simone Signoret. On corrige aussitôt, le destin de Jeanne, son humilité protestante, sont plus fascinants encore. On lui met un visage, et au quartier dont les caves sont souvent squattées par les SDF et que Jeanne ne chasse pas. Et ce faisant, par le truchement du dialogue indirect, on fait aussi un bout de chemin avec l’auteur et une mansuétude à laquelle on était peu habitué chez Jean-Michel Olivier. Aurait-il quelque chose à se faire pardonner ? Jeanne est morte sans qu’il ait pu veiller sur elle quand elle était malade. L’aveu discret sonne juste. Comme l’entier de ce livre : beau comme une longue lettre adressée à un lointain destinataire. Une lettre n’est jamais perdue, lui avait un jour assuré Jeanne.

Notre Dame du Fort-Barreau, par Jean-Michel Olivier. Editions L’Age Homme, 100 pages.


04/03/2009

Lettre à mon fils qui adore la Julie

 

alexis asie.jpgJe te jure, j’ai relu la date du journal, hier matin, pour être sûr qu’on n’était pas le 1er avril : la Julie vendue - et tous les autres journaux d’Edipresse – au groupe zurichois Tamedia ! Avec la remise du prix Giono à Amélie Nothomb, ça m’a fait ma journée. La veille au soir, j’avais été écouté Piccoli jouer du Thomas Bernhard. Il rappelait comme le monde était devenu fou…
Chut, pas de jugement de valeur. Démodé. D’ailleurs, je n’ai pas vu un seul commentaire à ce propos sur les blogs. Il faut dire que par les temps qui courent, la nouvelle passe comme une lettre à la poste, encore que même le courrier a de la peine. Je me demande simplement ce que tu en penses, du fin fond du Cambodge. Tu te rends compte, ton journal vendu aux Zurichois ! Ce que ça va changer ? Aucune idée, fiston. Si, j’en ai une petite... et j’espère me tromper. Chut, attendons. Mais peut-être penses-tu que ça n’a aucune importance, que nous devons accepter, c’est l’époque, que la géographie et les questions d’identité et de patrimoine soient chamboulées. Qu’enfin c’est le progrès, comme les opérations médicales télécommandées à distance.
Pour être franc, je voulais d’abord écrire une lettre ouverte à Pierre Lamunière. Ce qui me titillait par-dessus tout, c’était de savoir comment il supportait l’idée de brader ainsi l’immense effort de son père. Qui plus est, s’agissant tout de même de presse et non pas de savonnettes, ce que ça lui faisait, symboliquement, de vendre tout un pan du patrimoine culturel romand à l’outre Sarine. Ceux qui le soupçonnaient de ne pas avoir beaucoup d’affection pour ses titres suisses doivent être confortés. Mais peut-être que Jacques Pilet a raison, que l’identité de chaque titre et le talent de son équipe sont déterminants. A moins qu’il ne puisse dire autre chose, vu qu’il a passé de l’autre côté comme attaché à la direction de Ringier.
Que de questions ! J’ai préféré te les adresser, fiston. Quand tu as rendu ton travail de maturité sur L’Avenir de la presse écrite en Suisse romande (http://www.sergebimpage.ch/tm-alexis-bimpage/index.html, mention très bien), tu m’as dit ta perplexité de l’avoir spontanément anglé « économique » : si tu avais rédigé le même travail vingt ans plus tôt, il eût été plus « idéologique ». Bonne remarque. Le journalisme n’échappe désormais plus au marché. C’est son drame. Ce qui le musèle. Mais chut… Bonne poursuite de ton voyage sabbatique, et merci de tes commentaires.