19/03/2009

Une branche d’olivier pour Jeanne

jean-michel olivier.jpgLa force d’un livre réside dans la trace qu’il vous laisse. Celle de Notre Dame du Fort-Barreau n’est pas prête de s’effacer. Voici quelque temps déjà que j’ai refermé l’ouvrage, me promettant de le chroniquer. Le reprenant donc, je me préparai devant la feuille blanche à l’idée de le relire. Or, tout est là, présent, vivant dans ma mémoire !
Je revois cette « petite femme aux cheveux gris coiffés en arrière », sur le seuil de son appartement de la rue Fort-Barreau où le narrateur est allé sonner. Son châle mité, ses espadrilles et son imposant trousseau de clés. Accoutrement de mendiante qui dormirait sous les ponts. Rien de la riche propriétaire d’une quinzaine d’appartements.
C’est en venant lui demander l’autorisation d’échanger son logement avec sa voisine que l’auteur fait connaissance avec Jeanne, née Théophyle Besançon, « bon pasteur protestant » qui a fait construire plusieurs immeubles à vocation sociale dans le quartier des Grottes au début du dernier siècle. Nous sommes dans les années soixante-dix. Depuis toujours, un esprit de révolte souffle sur Fort-Barreau et le quartier tout entier. Il ne sera pas démoli au profit d’un projet grandiose. Le nouveau Centre Femmes y établit ses pénates. Les activités collectives se multiplient…
Jeanne a vécu tout ça, l’œil vif et généreux. Humble, présente à tous ses locataires qu’elle arrange quand ils ne payent pas. Touché par ce singulier bout de femme qui a connu deux guerres, le plan Zwahlen, les Boches à la frontière et dont le père a fait passer clandestinement des familles juives persécutées en France, Jean-Michel Olivier s’en fait aussitôt une amie.  Elle l’emmène voir les étoiles au galetas, le console dans les moments chagrins, trinque avec lui au café des Nations. Post-mortem, il la remercie : « A l’écrivain, vous parlez du quartier de votre enfance, de la petite Cour des Miracles que vous avez hébergée. Avec une patience infinie, vous écoutez ses élucubrations sur l’écriture ou sur les femmes, sage comme une image, appuyée contre les fausses fresques de la cage d’escalier auxquelles vous tenez comme à la prunelle de vos yeux. »
Entre tendresse et douce ironie, Jean-Michel Olivier livre ici  non seulement le portrait d’une femme hors du commun mais il en profite pour brosser le siècle et l’histoire des Grottes. On songe à La vie devant soi, à Simone Signoret. On corrige aussitôt, le destin de Jeanne, son humilité protestante, sont plus fascinants encore. On lui met un visage, et au quartier dont les caves sont souvent squattées par les SDF et que Jeanne ne chasse pas. Et ce faisant, par le truchement du dialogue indirect, on fait aussi un bout de chemin avec l’auteur et une mansuétude à laquelle on était peu habitué chez Jean-Michel Olivier. Aurait-il quelque chose à se faire pardonner ? Jeanne est morte sans qu’il ait pu veiller sur elle quand elle était malade. L’aveu discret sonne juste. Comme l’entier de ce livre : beau comme une longue lettre adressée à un lointain destinataire. Une lettre n’est jamais perdue, lui avait un jour assuré Jeanne.

Notre Dame du Fort-Barreau, par Jean-Michel Olivier. Editions L’Age Homme, 100 pages.


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