22/05/2008

Vous gagnerez, Assouline ! Au nom de Jorge Luis Borges.

170461640.jpgLe Prix de la Société littéraire de Genève, pour mon « Henry Dunant, j’ai rêvé le monde », j’avais décidé de me le fêter ! A peine sorti des éditions Albin Michel, je m’étais précipité chez un libraire parisien pour m’offrir Borges en Pléiade. L’air emprunté, le libraire m’a dit qu’il ne l’avait plus. Dans la librairie suivante, ils ne l’avaient plus non plus et dans la suivante, même scénario. J’ai foncé, fébrile, chez les bouquinistes de la Seine, point de trace du grand écrivain. Alors, un type l’air chafouin m’a regardé attendri : « Ne vous fatiguez pas, Monsieur : vous ne trouverez Borges en Pléïade nulle part à Paris, ni en France, ni ailleurs. »
Deux ans plus tôt, j’avais rencontré à Genève la veuve de Borges, Maria Kodama. Plutôt sympathique, admirative, jalouse de son ex génie bien sûr, mais enjouée, inspirée semblait-il comme le fut Yoko Ono par John Lennon. Comment aurais-je pu imaginer que la détentrice des droits de l’immense écrivain en userait et abuserait… au point de s’opposer catégoriquement à la réédition  des deux volumes des « Œuvres complètes » de Jorge Luis Borges parues dans la Pléiade en 1993 et 1999 ! Pourquoi ? Personne jamais ne m’en fournit l’explication. Jusqu’à cet article de Pierre Assouline paru dans le « Nouvel Observateur » du 10 août 2006.
L’histoire se noue à Genève en 1986, rappelle Assouline, où l’écrivain argentin voulut s’établir pour finir là où il avait commencé ayant étudié au collège Calvin entre 1914 et 1918. Il est rejoint par son ami Jean-Pierre Bernès, qu’il avait connu lorsque celui-ci était conseiller culturel à l’ambassade de France à Buenos Aire. Tous deux préparent l’édition critique de la Pléiade pour la plus grande joie du vieux Borges qui mourra en 1986. A la parution de chacun des tomes, le succès est énorme. Vingt ans après la disparition de l’écrivain pourtant, Maria Kodama en interdit la réédition. « Les lauriers tressés à leur maître d’œuvre ont-ils indisposé la veuve de l’écrivain ? », s’interroge Assouline qui cite Bernès : « Le succès de la Pléiade l’a dépouillée de Borges et ça lui est insupportable. » Et de revenir en substance sur son comportement, ses agissements à sa guise avec l’œuvre de son mari, la validité de son mariage avec l’écrivain et enfin les révélations effarantes du journaliste Juan Gasparini dans son livre « La dépouille de Borges ».
Stop, chut. Le procès en diffamation que vous a intenté Maria Kodama est reporté au 12 juin. Vous le gagnerez, Pierre Assouline. Au nom de Jorge Luis Borges, de ce qu’il fut à la littérature universelle. Je pense à votre courage en serrant contre mon cœur les deux tomes que j’avais fini par réussir à me procurer dans une librairie genevoise.

 

 

17/05/2008

Sans Isabelle Adjani, point de Festival de Cannes!

279819182.jpgLa seule chose qui me réjouisse, dans le Festival, est la présence d'Ursula Meier. Autrement, vous pourrez me dire n'importe quoi: sans Isabelle Adjani, Cannes n'est pas Cannes! Et je sais de quoi je parle, je l'ai rencontrée. Cela fait quelques années, c'est vrai. Or, la brûlure est toujours aussi vive...

Coup de semonce du rédacteur en chef, comme je débutais. Embarquement immédiat pour le tournage de « Tout feu, tout flamme » de Jean-Paul Rappeneau : « Deux stars en chair et en os, mon vieux. Ca commence bien pour vous ! »
Devant la grille, une limousine m’attendait. La chargée de presse m’y enfourna et la voiture s’ébroua. Au milieu du gazon anglais, le monstre en peignoir : Yves Montand. Pas ma tasse de thé, le style Hollywood. Montand s’en aperçut et je me préparai à être congédié. Au lieu de quoi l’acteur fit les questions et les réponses. Complaisant, le minotaure.
Mais le plus dur m’attendait, même le soleil, genre l’Eté meurtrier, semblait le confirmer. Il ne manquait plus que la gazelle en shorts, j’avais rêvé plus sérieux pour débuter de carrière. Une équipe d’une cinquantaine de personnes s’affairait avec une obséquiosité messianique. Alors, je la vis ! Isabelle Adjani se débattait contre deux malfrats qui tentaient de l’enlever.
Elle hurlait avec une conviction si poignante que je faillis me précipiter à son secours. Chevelure de jais, yeux bleus des mers du sud, la star, sur un signe de la chargée de presse, esquissa quelques pas et sortit du champ de la caméra. Tout se suspendit quand elle se dirigea vers moi et mon sang se figea devant sa robe transparente. Alors, comme elle fit un mouvement de tête pour dénouer son chignon et s’adresser au journaliste avec un naturel qu’aucune autre actrice au monde n’eût été capable de feindre, cependant que le photographe commençait à mitrailler, se superposa un instant le visage de ma propre sœur dont j’avais depuis longtemps constaté avec elle la singulière ressemblance. En une seconde, une familiarité, une intimité extrêmes nous relièrent. Nous étions soudain comme deux aimants, sa lippe boudeuse, pas plus que l’auréole du soleil irradiant à contre jour son visage de démon adorable ne me désarçonnèrent. Pour moi, moi seul, elle était sortie de l’écran, telle Mia Farrow de la Rose pourpre du Caire ! Sauf qu’ici ça tournait au réel : nous nous parlions par-delà nos rôles respectifs, nous nous frôlions comme deux amants qui s’étaient attendus depuis longtemps, trois mots à peine, deux souffles qui suffisaient à notre reconnaissance, n’éprouvant, pour l’équipe qui nous entourait, qu’une totale indifférence. Et la preuve que je ne rêvais pas vint à point quand le photographe, qui s’était rendu ventre à terre au labo pour tirer les planches contact revint, la mine réjouie. Isabelle les inspecta, comme Cléopâtre ses troupes. Elle saisit son verni à ongle rouge et se mit à barrer consciencieusement tous les clichés qui ne lui plaisaient pas. Tous sauf un, que celui qui n’y voit pas un signe me jette la première pierre, où nous figurions… elle et moi ! Un seul mot, c’est certain, et elle aurait accepté mon invitation au bar de son palace ; non, un dîner aux chandelles en tête à tête, après quoi nul doute que nous aurions gravi les marches garnies de tapis feutré pour gagner sa suite (mon Dieu comment draguait-t-on une star ?) et ma vie, réalisez-vous cela, eût pris un tout autre court que ni vous ni moi ne pouvons raisonnablement imaginer ! Un mot, un seul, et je ne serais pas là, à m’épuiser à recréer, par ces lignes qui ne me rapporterons pas un centimètre de gloire cependant que j’aurais pu inviter sur mon yacht en mer Egée l’éditeur qui me les commande, la divine Isabelle que je tente parfois d’apercevoir quand je passe à bicyclette devant son appartement genevois de Champel, impitoyablement renvoyé de l’autre côté du miroir, contraint de rejoindre la cohorte des lecteurs frustrés des magazines du soir.
Singulière brûlure que cette rencontre. Elle n’aura duré que quelques secondes ; il faut des années pour se remettre de leur fulgurance. Celle-ci me fait immanquablement songer à ce sik indien, qui avait deviné le prénom compliqué de ma mère : on est dans le domaine du mirage. Le plus rationnel des esprits ne saurait y échapper. Il est condamné, pour l’exorciser, à le raconter. Et à contempler, perplexe, une fois tous les dix ans, la lettre de remerciements de la belle, bourrée de fautes d’orthographe ; et la fameuse photo, sertie d’un cadre rappelant son vernis à ongle qui déclenche, depuis trente ans, les irrépressibles sarcasmes de ma femme.

Ce petit texte vous a plu? Il a été publié dans le recueil Rencontres. L'ouvrage vient de paraître aux éditions de L’Aire à l’occasion du Salon du Livre 2008 et du 30ème anniversaire des éditions. Une trentaine de créateurs suisses y racontent une rencontre.