17/04/2008

Il n’y a pas d’adoption (vraiment) heureuse

 

C’est l’histoire, la vraie, magnifique, douloureuse, profonde d’une belle orpheline Erythréenne. Adoptée à six mois par un universitaire anglais, elle grandit à Londres où elle deviendra journaliste au « Guardian ».  Tout va bien pour elle. Sauf qu’à l’âge de dix-neuf ans, elle apprend que, contrairement à ce qu’on lui avait assuré, ses deux parents ne sont pas morts : son père est encore vivant. Elle mettra dix ans pour se décider à le retrouver, de même que l’Erythrée où elle n’a jamais mis les pieds.
De son sac à main dépasse la version anglaise de « My father’s daughter », paru en 2005 et traduit récemment par Catherine Tymen pour le compte des éditions Zoé. On le retrouve sur la table en version française. Sur les deux couvertures, la même photo d’elle, réplique exacte de beau visage d’Erythréenne à damner un sain. Qu’on ne s’y trompe pas : Hanna Pool, née en 1974, dont le nom d’origine est Azieb Asrat, a longtemps vécu double.
Au point que, sans préméditation, le récit poignant de ses retrouvailles s’adresse souvent et indifféremment à un « tu » et à un « vous » qu’elle prend à témoin. « Je pense que je m’adressais à moi-même en écrivant ce livre !, sourit-elle. Pour chercher à me donner confiance. » L’adoption, on le sait est un double traumatisme. « Il naît d’une tragédie originelle, précise Hannah Pool, et se nourrit des motivations complexes de ceux qui adoptent. On croit souvent qu’il est généreux et simple de sortir un enfant de la misère pour lui donner une vraie famille : or, il n’en n’est rien. »
On le réalise comme jamais, tout au long de cette épopée : la décision, la préparation puis la rencontre elle-même avec son ou ses parents biologiques est tout une affaire – l’affaire d’une vie d’adopté. Le drame est revécu en boucle, dans les faits comme dans la tête ; surtout, les retrouvailles, inévitablement idéalisées, ne se déroulent jamais comme imaginées. La déception est le grand ennemi. « Si je devais donner un seul conseil à toute personne entamant semblable démarche, il consisterait à n’en rien attendre ! ».
Par le menu, d’une plume alerte, profonde et non dénuée d’un humour british, Hannah Pool n’épargne pas le moindre détail de ce qu’il est un euphémisme d’appeler son « aventure » au lecteur. Jusqu’à ses sempiternelles hésitations vestimentaires lors de chacune de ses démarches. C’est que l’identité est au cœur du sujet. On a mal au-dedans comme au dehors. On se sent coupable avec elle de n’être rien. Par-dessus tout, après avoir vécu avec elle ces jours bouleversants au sein de sa famille native, au fond de l’Erythrée, on réalise combien ces retrouvailles enfin matérialisées ne sont que le début d’une autre histoire, autrement complexe : celle de leur digestion, de leur élaboration, pour ne pas s’en retrouver encore plus victime.
Ce livre, qui s’apprête à conquérir le marché américain, est un grand livre. A lire avant sa plus que probable adaptation au cinéma, forcément en dessous de l’œil d’Hanna Pool.

Serge Bimpage
« La fille aux deux pères », par Hanna Pool. Editions Zoé, 294 pages. 

16:29 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

13/04/2008

Bravo à André Hurst et à la Comédie!

Je ne sais pas ce qu’il en est pour vous : mais pour ce qui me concerne, la semaine dernière a été ponctuée de deux événements comme je n’en avais pas vécus depuis longtemps ! D’abord, la lecture en continu de l’Iliade, organisée depuis une dizaine d’années par le professeur André Hurst. A doses continuelles et homéopathiques, les gens se succédèrent pour lire leur partie de ce texte fondateur – des connus, des moins connus, des inconnus ; des amis pas revus depuis longtemps, des moins amis, des collègues disparus -, tous humblement démocratiques, soulevés par le souffle poétique de l’épopée dont nous sommes issus, souriants, heureux, reconnaissants de ce rassemblement d’individualités susceptible, par la magie du verbe, de soulever des montagnes. La rumeur colporte qu’André Hurst a orchestré là son ultime hommage à d’Homère. Unissons-nous pour ne pas le laisser faire !
Le second événement fut la pièce « Doux oiseau de jeunesse », à la Comédie. Rarement l’on n’avait vu spectacle aussi total sur la scène genevoise, depuis Besson probablement. Servie par le metteur en scène Andrea Novicov et défendue par une Yvette Théraulaz sublime (de même que Frank Semelet), la pièce de Tennessee Williams explose d’inventivité scénographique, dramaturgique, vidéographique : décors amovibles en plans successifs et projections de films superposés s’allient insensiblement dans un éblouissement frisant la débauche pour faire vivre au spectateur, de l’intérieur, la désespérante et fascinante descente aux enfers d’une star sur le retour. Du grand art, dû à une équipe remarquable que la longueur autorisée de ce blog ne nous autorise pas, hélas, à saluer tous les protagonistes.