05/07/2007

Une critique féroce de l’Angleterre contemporaine

Une critique féroce de l’Angleterre contemporaine

Méfions-nous des images ! Tel pourrait être le sous-titre du dernier roman de l’écrivain anglais Martin Amis, Chien Jaune. Dans cette Angleterre désespérément contemporaine, les personnages ont tous un lien particulièrement étroit avec le monde virtuel. L’acteur reconverti écrivain Xan Meo, le journaliste Clint Smoker tout comme Henri IX, roi fantoche d’un pays où règne le papier glacé des magazines : tous se trouvent englués dans ce que Guy Debord nommait jadis la « société du spectacle ».
Autant dire que rien n’est réel – ou plus précisément, tangible – dans ce roman. Non que l’intrigue comme l’évolution des protagonistes ne soient crédibles : tout au contraire, Martin Amis excelle dans l’art de donner une profondeur à ses caractères comme à son scénario. Simplement, et tout est là, tout se passe comme si le sol (points de repère, sens, valeurs sur lesquels se fondent une existence) se dérobait systématiquement sous les pas des protagonistes.
Conséquence de cet effondrement, l’accélération de la violence, l’infantilisation, les dérèglements sexuels constituent les signes d’une société régressive. Victime d’une agression, le bon père de famille Meo souffre d’un traumatisme crânien et se transforme en épave dangereuse ; jubilant à la perspective de flouer ses lecteurs pour augmenter l’audimat, Smoker souffre d’un complexe d’infériorité sexuelle ; quant à Henri IX, il est victime d’une mélancolie et d’une apathie telles que ses sujets s’en alarment. 
Tristes sires, il est vrai. Reliés par des liens qui ne le sont pas moins. Mais combien attachants. Ici réside le talent de Martin Amis : loin de juger ses personnages, il les accompagne d’une peinture visant à dénoncer les travers d’une société désespérée. Chez Albion, certes, tout ne semble être que chagrin, frustration, peur, ennui et abandon. Tout ne semble tout court, tant l’obsession insoutenablement légère de la visibilité et du lucre ont manifestement remplacé l’effort de la simplicité d’exister. Il n’empêche que l’humour (chassez le naturel anglais) a la partie belle dans ce Chien Jaune qui fourmille d’inventivité et d’audace. Certains échanges SMS sont hilarants. Le contraste entre jargon de banlieue et de cour, désopilant. Un roman, au final, qu’on aime ou qu’on déteste, à l’image de Xan Meo : « Son état lui faisait penser au vingt et unième siècle : quelque chose dont on aurait voulu s’éveiller – pour en sortir. A présent, c’était un rêve dans un rêve. Et les deux rêves étaient de mauvais rêves. »
Serge Bimpage

Chien Jaune, par Martin Amis, 500 pages. Traduction de Catherine Goffaux. Editions Gallimard.

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