03/07/2007

Le souffle de Ramuz et l’urbanité de Safonoff

 

"Autour de ma mère" est un bonheur. Il porte malicieusement son titre. Le quotidien de la narratrice se trame inéluctablement autour du personnage de Léonie, vieille femme qui ne cesse de débouler au moment où son écrivaine de fille s’y attend le moins, si possible en plein milieu d’une phrase, pour lui lire un article de journal, lui parler de sa télévision ou de sa santé. Omniprésente, attachante, pas vraiment envahissante - mais obsédante comme peut l’être une mère aimée et fragile, même si la pudeur ou autre chose empêche de la nommer jamais « maman ».

 

Au fil des pages, ce quotidien maternellement pollué devient insensiblement le matériau même du livre. De satellite, cet autour à quoi semblait réduite la narratrice finit par occuper la place centrale. Sans se départir d’une humilité confondante (elle avoue ne plus faire l’amour, explique comment elle a abandonné plusieurs scénarios de livres, souffre d’avoir été quittée), celle qui parle et qui écrit tend la main à son lecteur pour le guider vers son intimité.

Et c’est un délice que de la suivre sur son vélo dans les rues de Genève, pneus bien gonflés se rendre au cinéma, à son cours de grec, se précipiter au secours de sa mère, retourner son jardin, faire le geste d’écrire ne serait-ce que pour ne pas le perdre, manger, lire, seule dans sa cuisine. « Vivre seule. L’émotion survient vite et pour presque rien. C’est un privilège. » Douter, espérer, vivre enfin. A mi chemin de la chronique et du carnet de bord, suite d’anecdotes et d’associations d’idées, "Autour de ma mère" contient un souffle poétique rare.

Vicissitudes et perspective de vieillir (« Un inconnu m’aide à charger mes sacs de terreau dans la voiture : attention à votre dos, on n’en a qu’un ! Et se sentir encore une femme. A moins que l’homme n’ait aidé qu’une vieille femme »), béances métaphysiques (« D’un côté le mot horreur, seul et nu, de l’autre le petit babil. Une épouvante se tapit au fond du babil qui ne la cache pas »), voici le petits vertiges de Catherine Safonoff. Ce livre, d’une remarquable richesse et d’inventivité de langue, tient de Ramuz, l’urbanité en plus. Un grand livre.

Autour de ma mère, par Catherine Safonoff. 265 pages, éditions Zoé.

Après avoir publié cette critique dans "Scènes Magazine" et "La vie protestante", j'ai constaté que Catherine Safonoff a rafflé plein de prix. Amplement mérités!

Les commentaires sont fermés.