01.12.2009

Minarets de la peur

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Mardi soir, quelque 1500 personnes se sont rassemblées sur le parvis de la cathédrale Saint-Pierre. Des jeunes pour la plupart, car eux n’ont pas peur. Pacifiquement, ils ont clamé leur indignation pour faire place, au beau milieu de la consternation partagée, à une minute de silence qui en dit plus long que tous les discours. Ce fut le silence d’un espoir déterminé. Tous étaient conscients qu’il serait vain et absurde de miser sur l’espoir d’un recours devant la Cour européenne des droits de l’homme à Strasbourg (qui garantit la "liberté de manifester sa religion en public ou en privé"). De même que l’invitation de la Commission européenne contre le racisme et l'intolérance, organe du Conseil de l’Europe, aux autorités suisses à "trouver une solution qui soit conforme au droit international des droits de l'homme" est vaine et absurde. L’unique et authentique démarche à espérer, devant ce vote abject, repose dans le cœur des jeunes suisses. Eux savent que celui des musulmans ne bat pas différemment que le leur. Parce qu’ils n’ont pas peur.

Serge Bimpage
 

17.11.2009

Les minarets hors sujet

 

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La votation qui s’annonce nous aura appris bien des choses. Premièrement qu’elle est la plus insensée depuis des décennies. Autoriser ou refuser les minarets ? La belle affaire ! Hormis de se prononcer sur une question esthétique, le peuple suisse n’a ici aucune prise sur le fond. Les musulmans, pour prier, n’ont pas davantage besoin de minarets que de nous ! Ils prient dans les mosquées qui, singulièrement, ne sont pas remises en question par l’initiative.
Car cette initiative répond à un processus des plus pervers. Lequel consiste, par lâcheté ou machiavélisme, à détourner l’attention de l’objet visé (la présence des musulmans sur notre sol) vers ses représentations choc et symboliques (les minarets). A l’instar de la rumeur, les non-dits, les détours et les sous-entendus pratiqués par les initiants servent à souffler plus fort sur la braise.
En portant de surcroît le débat sur le terrain religieux – tandis que sur les quelque 310'000 musulmans de Suisse, seule une minorité se rend régulièrement à la mosquée – l’UDC ne cherche rien d’autre qu’à diaboliser leur présence. Manœuvre funeste : l’acceptation de l’initiative ne ferait que créditer la posture de la poignée d’intégristes qui dénoncent la discrimination.
Bref, ce remue-ménage n’aura eu pour seul mérite - au moins ça - que de nous faire réfléchir. Jusqu’à être traversés parfois de craintes et de doutes. Tant il est vrai que les musulmans n’envisagent point comme nous les relations hommes-femmes, la possibilité de quitter leur religion, d’épouser un juif ou un chrétien, de tolérer la liberté d’expression et l’(auto)critique de leur religion réintroduite dans toutes leurs institutions.
Or, quoi qu’il en soit de nos éventuels doutes ou de nos craintes, cette votation nous aura permis de répéter que la démocratie – comme la foi - est plus forte. Et que refuser les minarets revient ni plus ni moins qu’à s’arrêter de penser pour céder à la peur.

A ce sujet, la dernière édition de "La Vie protestante" propose un dossier très complet. On peut se la procurer en téléphonant au 022 819 88 19.

02.11.2009

Marc Bonnant a mis le feu à la Comédie

bonnant 3.jpgSoirée exceptionnelle et, qui sait, peut-être historique, lundi soir, à la Comédie ! Exceptionnelle parce que c’est avec  gourmandise, comme l’annonçait Anne Bisang, que la star du barreau genevois Marc Bonnant a relevé le défi  de « défendre l’indéfendable » Roberto Zucco.  Une salle archi comble est venue goûter la prouesse. L’avocat n’a pas démérité. Armé d’une rhétorique qui fait sa légende, le magistrat - qui aime à dire avoir rêvé d’un destin pour ne trouver qu’une carrière, ou avoir souhaité devenir écrivain mais renoncé par amour pour la littérature - seul sur scène, a littéralement soulevé son auditoire. 
Il fallait être fou ou génial pour se lancer dans pareille plaidoirie imaginaire, sur cette pièce imaginée par Bernard-Marie Koltès (jouée jusqu’au 8 novembre à la Comédie) où le héro Roberto Zucco assassine froidement son père, sa mère, un enfant et un commissaire de police. Pour y parvenir : se méfier de la vérité. « Défendre, c’est inventer. La vérité est un piège à couillon, a proclamé le magistrat. L’avocat, tout au plus, essaye d’extirper ce qu’il croit juste. » Or, comment s’y prendre quand son « client » a choisi de surcroît de n’être personne, de demeurer muet et invisible ? Eh bien, commencer par le faire vivre…
Suspendu aux lèvres du ténor, le public opinait quand l’orateur rappelait comme tous les dossiers de justice sont impuissants à faire vivre un homme. « Le procès pénal est avant tout une narration , Zucco ne serait rien avant que d’être défendu tant il est vrai que les gens n’existent que par le « dit ». Pour cela, il faut du style, un sens littéraire. » Et le même public d’applaudir en un silence médusé quand le maître passait en revue les vaines expertises et variantes de prétoire pour juger un gamin dont la posture est d’être « hors du monde ».
Tour à tour, toutes les pirouettes et tous les artifices de l’appareil judiciaire volent en éclat devant ce client hors du commun qui les bat en brèche. Et qui finit par disparaître sans que l’avocat, fasciné par sa propre logorrhée, s’en aperçoive. On lui tend un billet. Roberto Zucco a décidé de se faire justice lui-même. Le montage est habile en ce que, insensiblement, le morceau de bravoure de Marc Bonnant se métamorphose en leçon d’humilité. Pour toucher à l’essence  commune à la littérature et à la justice (« Un procès, c’est une histoire de mots, les faits sont indifférents») : l’exercice de l’intelligence, qui suppose le deuil des certitudes.
Le moment était sans nul doute historique. Dans la mesure où le jury populaire est appelé à disparaître, et sa capacité d’entendre, sinon de comprendre, le bruissement de la vie dans une plaidoirie, les ténors de la trempe de Bonnant aussi, sont appelés à disparaître hélas. Chose d’autant plus regrettable, comme le maître s’est plus à le rappeler, que « les églises étaient pleines du temps où la messe était dite en latin. »   

 

 

28.10.2009

Coup de chapeau à la librairie-café Les Recyclables

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S’il est un endroit qui vous empêche de penser en rond, c’est bien Les Recyclables. Au menu de mardi soir… Michel Servet !

Les clients achevaient, bonhommes, leur crème brûlée tout en dégustant la bière Servetus, lorsque le dynamique directeur Frédéric Sjollema fit taire la salle en rappelant : « Servet a été brûlé vif le 27 octobre 1553. En cette année de commémoration de la Réforme et de la naissance de Jean Calvin, prenons le temps de réfléchir à la mise à mort, au nom de la pureté du dogme, du libre-penseur – iconoclaste – que fut Servet… »

Avec la passion contenue qui le caractérise, le professeur Michel Grandjean, professeur d’histoire du christianisme à l’Uni de Genève, a fait réfléchir la salle en rappelant les circonstances dramatiques. En un mot : l’humaniste génial et d’une culture inouïe Servet s’était publiquement porté en faux contre le dogme de la Trinité et le baptême des enfants. De passage à Genève (l’Histoire ne dit pas ce qu’il y est singulièrement venu faire compte tenu des risques), il est arrêté pour être brûlé avec ses œuvres à Champel à la demande de Calvin.

Puis vint le moment attendu. Qu’allait dire le pasteur de la cathédrale Saint-Pierre Vincent Schmid, auteur du remarquable « Michel Servet, du bûcher à la liberté de conscience » (Editions de Paris-Max Chaleil) ? Eh bien, il a littéralement fait revivre le fougueux médecin mathématicien juriste  espagnol, rompu aux cultures juives et musulmanes. Ce dernier approuvait la réforme de Calvin mais estimait qu’il n’avait pas été jusqu’au bout de sa liberté de pensée. Etait-ce son côté Don quichotte ou une tendance au martyre ? Lui irait jusqu’au bout…  

Et le public de s’enflammer lors de la discussion qui s’ensuivit. Où, dans un heureux désordre, se mêlèrent les mots et les anachronismes, les notions de tolérance et d’intolérance, de libre pensée et de critique face au dogme où surgissaient au besoin pêle-mêle les spectres de Rabelais, de Staline ou de Castillon. Castillon – autre farouche détracteur de Calvin - dont on commémorera en 2015 l’anniversaire de sa naissance.

Aux Recyclables, l’ambiance fleurait bon les années septante, mardi. On s’empoignait en refaisant le petit monde de Genève. A la sortie, un ami journaliste m’a dit : « Ils sont quand même forts, ces protestants, d’oser ainsi se jeter dans l’arène en pleine commémoration de Calvin. Ce que j’aime, dans leur religion, c’est leur capacité de doute. » 

20.10.2009

Pourquoi Chessex était un grand écrivain

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Longtemps, la littérature romande s’est cherchée. Tournée vers la France tout en dépendant politiquement de Berne, elle a soufferts de problèmes identitaires. Sa propre langue, disons ramuzienne, la reléguait aux enfers du folklore. Son contexte d’une Suisse frileuse et privilégiée l’empêchait de toucher à l’universel.
Or, si elle a aujourd’hui trouvé son chemin, jusqu’à fasciner bien au-delà de la France, c’est grâce à de grands écrivains comme Chessex. Comment ? En possédant une vraie voix. Surtout, en montrant la voie.  Ainsi Ramuz affirmait « On ne va au particulier que par amour du général et pour y atteindre plus sûrement. » Notre auteur national encourageait à faire fi de nos complexes, de tirer avantage de nos particularismes. Jean Starobinski défendait ce « décalage fécond » qui définit la position de l’écrivain suisse de langue française. Maurice Chappaz conseillait à son jeune confrère Jean-Marc Lovay de « maintenir le primitif en circulation ».
Le plus beau « testament » de Jacques Chessex  se trouve dans l’un de ses derniers ouvrages, passé relativement inaperçu du grand public, Le simple préserve l’énigme. Je lui cède la parole et m’incline bien bas :
 « Ce qui m’ennuie en littérature : les annonciateurs, les dévots, les positivistes, et les écrivains pédagogues. Faux Socrates, ils sont tellement plus vieux que leur âge ! Parce que les singeries vieillissent tôt. Prenez Char : pas de rides. Prenez Leiris : pas de rides.  Alors que les donneurs de leçons ont la mine usée à trente ans dans la paroisse des bien-pensants.
« Laissons ces éclats de verre.
« J’aime les romanciers qui m’attirent dans leur songe, dans leur blessure, et qui me tiennent plusieurs heures de lecture-envoûtement.
« J’aime beaucoup les petits livres apparemment sans trop d’ordre, parcellaires, mais un seul fil les parcourt, faisant la couture plus cachée, - unie dans la profondeur.
« L’âge venant pour moi, toutes ces années, je vois que je me suis simplifié pour plonger au plus complexe. Ou que j’ai fait taire trop de voix, trop de musiques, trop d’accents, pour saisir mon seul courant, ce flux confus que mon corps, ma tête, mon oreille, simplement réuniront.
« J’aime le simple aéré et qui aère, le simple puits des profondeurs, le simple sous lequel bougent toutes les complexités, le secret le plus opaque, tous les possibles, la fureur, le vertigineux scandale de l’existence et du rien.
« J’aime cette phrase de Heidegger : « Le simple préserve l’énigme. »
Merci, Jacques.

 

 

 

  
 

 

 

 

 

 

 

31.08.2009

Retour sur investissement du rêve

rebetez_pascal_150x150.gifC’est classique, plus on est éloigné plus s’impose à notre esprit ce qui nous est proche. Pascal Rebetez, lors de son séjour au Vietnam, a connu ce genre d’état entre l’ici et l’ailleurs. Il en sort un joli petit ouvrage intitulé Je t’écris pour voir. Tout est dans le titre : il y a comme une hésitation à se lancer dans ces lettres qu’il écrit à son ex amie, à son fils qui devient père, à sa mère ou à son ami artiste. Quels effets produiront-elles sur leur récipiendaire et surtout sur lui-même ? Ici opère la magie d’une écriture sobre et nostalgique, jamais ennuyeuse. Voyageur, écrivain, journaliste et éditeur, Pascal Rebetez fait feu de tout bois pour le grand plaisir du lecteur. Il se lance dans la rédaction de ces lettres sans filet, sans faux-fuyant ni peur de se livrer. Il en sort de beaux moments de partage dont il ne cherche jamais à tirer avantage, bien au contraire celui qui a « investi beaucoup de temps à rêver » n’hésite pas. Ainsi les confidences se succèdent, les associations d’idées, entre Hanoï et la Suisse, comme il en va en voyage. N’achève-t-il pas ce beau bouquet en avouant : « On se demande parfois pour qui on écrit. Pourtant autrefois, au jeu de l’escamotage, je ne manquais pas d‘adresse. L’art désormais m’a fait faux bond. Il ne me reste que des histoires. J’écris pour voir (ce qui a disparu). » Rien ne se perd, rien ne se crée. Ces lettres intimes sont le ruban de toute une vie.  A nous d’en découvrir le cadeau.

Je t’écris pour voir, par Pascal Rebetez. Editions de L’Hèbe, 153 pages

27.08.2009

Suisse-Libye : du flirt à la scène de ménage

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Le feuilleton de l’été kadhafien qui s’achève (vraiment ?) pose quelques questions. Graves, me semble-t-il. Une parmi d’autres : quel lien, quelles contraintes y-a-t-il, découlant d’une autre histoire d’enlèvement de deux autres otages suisses. Deux délégués du CICR, en 1989, libérés par l’intervention d’un certain colonel Kadhafi ? Singulièrement, les médias n’ont pas évoqué ce triste épisode. Il n’est pourtant pas sans incidence dans les relations actuelles entre la Suisse et la Libye.

 

 

Un peu de mémoire, que diable. Le pays entier s’était ému de l’enlèvement de Emmanuel Christen et Elio Erriquez, dans le Sud-Liban. Passons sur les raisons de ce rapt, trop délicates à évoquer. Retenons qu’alors les deux délégués Croix-Rouge n’avaient été libérés, après moult et pénibles tractations, que neuf mois plus tard contre une rançon de 5 millions. Qu’est-ce qu’on avait polémiqué autour de cette rançon, jusqu’à ce qu’on apprenne qu’une partie importante de cette somme avait été versée par Kadhafi ! Officiellement, il avait cassé sa tirelire pour prouver son attachement au CICR. Officieusement, il avait d’autres motifs de se faire bien voir par la Suisse : depuis longtemps, les pétroliers lybiens cherchaient à mettre la main sur Gatoil Suisse SA, ses 300 stations d’essence et la raffinerie de Collombey. Plusieurs pays étaient d’ailleurs sur les rangs. Trois mois avant la libération des otages, c’est à la Libye que le marché avait été attribué.

Apparemment, la tractation ne mangeait pas de pain. Obtenir à la fois le payement, la libération des otages tout en trouvant un accord d’approvisionnement avec un pays producteur de pétrole, chapeau ! Hormis quelques empêcheurs de tourner en rond, tel le journaliste d’investigation Roger de Diesbach (Presse futile, presse inutile, Slatkine), ce flirt avec la Libye avait vite été oublié. Sauf que le temps n’oublie rien. Les mauvaises fréquentations vous tiennent par la peau des fesses. Toujours. Vingt ans après, la scène de ménage de cet été met dans l’embarras toute la famille diplomatique. Vingt ans de déculottée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

19.05.2009

La politique culturelle baigne dans le sang

pitbull.jpgC’est l’énigme de l’année : comment diable un prince de la culture a-t-il pu se transformer en assassin ? Aurait-il soudain révélé sa vraie nature meurtrière, ou celle-ci s’est-elle forgée à l’aune de la fascination du pouvoir ?

On l’avait connu journaliste dynamique et enthousiaste, prêt à défendre la veuve et l’orphelin, doué d’une rare générosité dans la profession. Devenu politicien, il semblait poursuivre, volant au secours de tel ou tel service sinistré de son département. Quelque chose de christique en lui…

Et voilà que l’une après l’autre, les têtes se sont mises à tomber ! D’abord les petites, puis les moyennes, jusqu’aux grandes : le glaive a frappé, brandi d’abord par la propre main du Christ devenu Machiavel puis tenu en renfort par d’autres mains qui sont celles des audits.

Tel ami des Verts, père de famille qui avait quitté son emploi pour rejoindre le prince : renvoyé pour incompatibilité. Tel ancien confrère et ami qui fit de même, séduit : poussé dehors pour divergence de vues. La suite, on connaît. Complot pour promouvoir la princesse à la direction du Musée des sciences. Association avec les employés pour déstabiliser la direction du Grand Théâtre. Eviction du directeur du Musée d’ethnographie. Limogeage de celui du Musée d’art et d’histoire…

Tandis que la politique culturelle genevoise baigne dans le sang, on s’interroge en silence. Faut-il que notre magistrat se déteste pour déployer tant de haine et qu’il méprise la culture pour la torturer ainsi. Mais courage, camarades. Un jour, c’est sûr, le peuple moribond se lèvera d’un bond et réclamera un audit du Département.

08.05.2009

Une sorcière mal aimée

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sorcière de porquerac.jpgVoici un livre à remettre dans toutes les mains des jeunes ! C’est l’histoire terrible et magnifique de la sorcière de Porquerac. Brrr, une jeune fille née de l’aventure et pour l’aventure. Elle s’appelle Camée, « à cause de ses yeux si particuliers » qui rappelaient à sa mère ce petit bijou, une pierre taillée noir et blanc, lisse et brillante, un camée.
Une belle fille, ça se voyait dès sa naissance, vouée tôt à elle-même pour cause de père absent et de mère au labeur. De sorte qu’en ce 16ème siècle débutant, la forêt constitue son unique royaume. C’est d’ailleurs dans la forêt qu’elle apprend à si bien utiliser les plantes, à reconnaitre les graines de pavot et les racines de jusquiame.
La suite, on la devine. Mais pas forcément les jeunes. Et quoi qu’il en soit, on est immédiatement saisi par le récit emmené d’une main de maître. Fort bien écrit, au ton juste et puissant, ce conte de Roland Godel emporte l’adhésion de tout lecteur. C’est qu’il n’en est pas à son coup d’essai : l’auteur écrit des contes et romans pour la jeunesse. Son dernier ouvrage Les Petits Secrets de la pension Mimosas a remporté le Prix Chronos 2008.
Or, l’intérêt du livre, au-delà du premier degré de son récit, réside tout autant dans sa problématique. Sensibilisé depuis tout jeune à la traque aux sorcières (la dernière avait été brûlée à l’emplacement de l’immeuble où il avait vécu), Roland Godel évoque avec finesse et talent « ce curieux mélange d’attirance, de rejet et de peur que, depuis toujours, les hommes éprouvent face aux femmes qui leur semblent tout trop libres et rebelles. » Aujourd’hui encore, en certaines régions du monde, les femmes insoumises subissent des châtiments qui, parfois, les conduisent à la mort.
Pour un premier roman chez Seuil, voilà une belle réussite. D’ores et déjà, on attend le suivant. En espérant que l’éditeur le relie un peu plus solidement.
Serge Bimpage
La Sorcière de Porquerac, par Roland Godel. Editions Seuil, 158 pages.

26.03.2009

Le Valais selon Alain Bagnoud, épisode II

alain bagnoud.jpgRefermé Le Jour du dragon de Alain Bagnoud, on retourne à la 4e de couverture et on mire sa photo en médaillon. Histoire de prolonger ce moment exceptionnel passé avec lui en Valais à revivre les années soixante-dix  de son adolescence. Ses petits yeux plissés en permanence vous scannent les humains comme les événements avec une acuité de lynx…
La chronique fait suite au remarqué La Leçon de choses en un jour, qui campait la famille valaisanne et son destin entre plaine et montagne, passé et futur, clans et rivalités bonhommes et enthousiastes. Ici, le progrès évoluant dans un sens aussi exalté que tendu, comme a pu le décrire un Maurice Chappaz, l’adolescent ouvre les yeux sur une réalité plus prosaïque.
L’idéologie fait irruption dans l’univers du narrateur, en même temps que l’amour. Pas facile à gérer, difficile de se situer entre l’atavisme identitaire et l’attrait des promesses de la ville. Et, métaphore magnifique de ces pages ciselées et tellement bien senties : la fanfare, qui demeure le lieu de toutes les rencontres, la mise en abyme de toutes les tensions.
Emouvante, cette évocation impressionniste contient en même temps sa part d’histoire et d’anthropologie. Beaucoup de qualités pour ce Jour du dragon qui marquera sans conteste la littérature suisse romande du genre. Celle, ramuzienne en particulier, de parvenir, partant du terroir, à toucher à l’universel.

Serge Bimpage

Le jour du dragon, par Alain Bagnoud. Editions de L’Aire.